Preloader
 
Home / Blog / Des yeux de verre et de plastique
30May 2019

Des yeux de verre et de plastique

Aux Imaginales, la semaine passée, j’ai pris part au Match d’Écriture organisé par la Bibliothèque Intercommunale d’Épinal et le Club Présences d’Esprit.
Il s’agissait d’écrire un texte en 1h30 sur un thème imposé.
Je me suis bien amusé, le jury a trouvé que j’avais gagné plus de points que les autres, et surtout j’aime assez le texte qui en est sorti, alors je le partage ici :
Bonne lecture ! 🙂


Des yeux de verre et de plastique

Il n’y a plus rien autour de Y que la mer. Il n’y a plus que l’eau glacée, le ciel noir, l’écume amère et jaunâtre, mêlée de grains de sable, plus que le vent qui lacère la peau et les gouttes énormes dans les yeux. Il ne reste plus que la toile plastique de l’embarcation, trop petite et trop fragile pour être appelée « bateau », les poignées glissantes auxquelles Y s’accroche avec toutes les forces qui lui restent après la nuit passée à traverser. Tout cela, goutte à goutte, fait une mer. Tout cela ensemble fait une noyade qui voudrait le saisir.

Il y en a d’autres comme lui dans l’embarcation, une vingtaine en tout. Il n’y a personne pour les guider dans l’obscurité, dans les nuages d’eau qui s’élèvent et retombent. Dans l’obscurité, tous ont le même visage que lui : sombre, fermé, les yeux noirs et la peau glacée de sel. Il n’y a plus de point de départ et tous doutent que le point d’arrivée existe encore. Si la mer ne les emporte pas, il y a encore les   navires de garde qui sillonnent les eaux. Des projecteurs brûlants percent la nuit, tracent d’immenses rayons coniques. Y, comme chacun des membres de l’équipée, sait que si une lumière les touche, si un rayon les dévoile, c’en sera fini d’eux. Ils disparaîtront. Avant de partir, tous ont entendu les histoires de radeaux de fortune renversés, jetés à l’eau. Ils savent qu’ils ne sont pas les bienvenus. Plus encore, on leur a expliqué que, s’ils atteignent la côte, il leur faudra se faire discrets, se fondre dans le paysage, devenirs gris béton pour ressembler aux murs. Pour continuer à vivre, ils devront cesser d’exister. Ils abandonneront leurs noms et leurs métiers. La famille ne voudra plus rien dire. Les hommes et les femmes ne seront plus époux ; les enfants ne seront plus fils et filles.

Au moment où leur pied se posera de l’autre côté, ils seront invisibles.

Déjà, Y a laissé dernière lui son prénom. Il ne lui reste plus que cette seule initiale, qu’il susurre entre ses dents qui claquent, pour ne pas oublier même cela. Comment garder cette lettre quand il n’y a plus que la mer, quand la mer ne veut pas d’eux, quand la terre les repousse, les renvoie vers l’arrière contre la barrière du vide ? Serré au milieu de tous les autres, luttant de toutes ses forces, Y sait bien qu’il  a cessé d’être un homme quand les yeux du monde sont venus jusqu’à chez lui.

Autrefois, dans ce passé lointain dont il ne reste plus que ses souvenirs fragiles, il y avait une maison. Y sait qu’elle a existé, mais il ne peut plus en évoquer ni la couleur de la peinture, ni la texture des murs, ni le son du craquement des boiseries, ni l’odeur sucrée et grasse des fruits que la chaleur confit. Sa mémoire est dénuée de la route dont le goudron et les graviers craquaient sous ses chaussures, tout comme de la sensation des vêtements confortables contre sa peau. Tout cela a été vu, tout cela a été effacé. Il ne reste plus que la parka trouée, payée avec ses dernières économies, au moment de partir. Il a vidé ses poches sans regret. Cette monnaie n’a plus de valeur. Elle a été vue. Vue comme la femme avait qui il vivait, que les regards froids venus d’ailleurs ont dérobé au monde bien avant les balles et les bombes. Vu aussi : son travail, son métier. Observé, biffé, dénombré, gommé. Et au fur et à mesure de sa fuite, quand la maison, le métier, le travail, la femme et ses cheveux et ses lèvres et son haleine et les deux rangées de ses dents et le goût de sa langue et tout ce qui faisait d’elle une femme qui s’offrait à lui comme il s’offrait à elle, chaque jour autant que le précédent et, si le destin le veut, autant que le suivant ; quand tout cela a été gommé, Y a compris que rien ne le retenait plus de ce côté-ci, qu’il n’avait qu’à risquer la dernière chose qui ne soit pas visible sur ce canot malmené par les vagues, les projecteurs et les fusils. Assis avec les autres, alors que sa poitrine se soulève, que son cœur monte dans sa gorge et menace de s’échapper, saisi par les griffes du vent, Y se demande si cet organe est tout ce qui fait encore de lui un homme, ça et le sang qui court dans ses veines. Du sang, Y en a vu, il le sait, du sang coulé, étalé, répandu partout, mais même cela a disparu. Effacé. Il n’en reste plus qu’une image portée jusqu’à la bonne rive, jusqu’au bon côté où les habitants peuvent la voir encore et encore, la décrire, la discuter inlassablement. L’image du sang a effacé le sang versé.

Aux premiers temps, quand les yeux de ceux de l’autre côté sont venus, tous se sont montrés. Ils se sont agglutinés devant les surfaces de verre et de plastique, dans l’espoir que leur apparition changerait quelque chose. Déjà, il n’y avait plus de maisons. Rien que des tas de pierres. De la matière brute là où il y avait eu une forme dotée de sens : une maison, un abri, un foyer, une rue. Les yeux sont venus et ont observé longuement les tas de pierres. Puis ils sont repartis, emportant avec eux les pierres qu’ils avaient dérobé. Y ne comprenait pas la malédiction de ces yeux de verre. Quel était donc leur étrange pouvoir pour qu’ils emportent avec eux la réalité de ce qu’ils contemplaient ? Et pourtant, une fois réduites dans leur format rectangulaire, il n’y avait plus de tas de pierres, plus de visages assemblés. Rien qu’un écho auquel chacun, de l’autre côté, ferait dire ce qu’il veut. Les yeux de verre ont volé une première récolte de visages et de ruines, puis ils sont revenus parce que le chaos ne finissait pas. Tant qu’il y avait à prendre, les yeux ont pris, ont tout envoyé par le ciel jusqu’à d’autres yeux, d’autres écrans. Et, quand tout a été vu, il n’y a plus eu un seul visage là où vivait Y, plus une seule ruine que son apparence n’ait remplacé. Il n’est plus resté qu’un grand vide blanc dont tous les regards, enfin, se sont détournés.

Y pourtant, se rappelle ses leçons d’histoire. Il se souvient comment, dans les siècles précédents, ceux de l’autre côté sont venus en personne pour prendre, pour façonner la pierre et tracer des lignes droites dans le sol. On les en a chassés mais, des années plus tard, des milliers d’yeux de verre sont revenus à leur place. Être là en personne n’était plus nécessaire. Voir suffit pour contraindre. Voir suffit pour dominer. Voir suffit pour effacer. Et ceux de l’autre côté, dans des maisons qui se dressent toujours, fières et droites et non ruinées, découvrent puis gomment le reste du monde tout en s’indignant. Là où il y avait des hommes et des femmes et des enfants et des villes et des animaux et de l’amour et de la colère et du temps qui passe, les clichés ont tout emporté.

Ceux de l’autre côté veulent voir pour mieux oublier., pour se rassurer en se demandant tout haut : peut-on vraiment faire confiance à cette image sortie de nulle part, des cadavres que l’on y voit, de ces bras arrachés, de ces pleurs, de ce gamin de cinq ans la tête dans le sable que l’on y voit, sans savoir d’où il venait, où il allait, et ce qu’il aurait pu être si les yeux de verre ne l’avaient pas chassé de chez lui pour finir là, sur cette plage, le ventre plein d’eau et de sel. Ils pleurent autant devant ces morts que devant les flammes qui rongent leurs bâtiments, devant les accidents bêtes. Déjà, leurs yeux de verre se tournent vers eux-mêmes. Bientôt, ils disparaîtront à leur tour, réduits à de petits rectangles dont personne ne se souviendra de l’origine.

L’éclat dur de la foudre dévoile brusquement le canot et, à ses passagers trempés, la forme haute et terrifiante d’un vaisseau d’acier au profil éléphantesque dont les projecteurs s’allument dans un ensemble terrible. Les passagers poussent un cri et se penchant, se collent au fond du canot mais il est trop tard : ils ont été vus. Parmi eux, un homme ne parvient plus, tout d’un coup, à se souvenir de la lettre par laquelle commençait son nom. Il sait qu’elle a existé, mais elle a été vue. Elle a disparu. Les moteurs du navire se mettent en branle et concurrencent le tonnerre. La masse métallique tourne dans leur direction ses yeux  luisants et s’avance. Quelque part à son bord, si les passagers du canot tendent l’oreille, ils peuvent peut-être distinguer quelques voix humaines qui trahissent qu’il ne s’agit pas d’un monstre animal mais bien de chasseurs rationnels, juchés sur leur monture de fer. Tout cet acier ne se déplace pas dans les vagues sans conséquence. La mer elle-même se déplace devant la créature. Les vagues grandissent encore. D’autres cris s’élèvent dans le canot. L’homme s’agrippe tant qu’il peut aux poignées de plastique, mais en vain. Maintenant l’océan se soulève, amène le canot à l’oblique puis presque à la verticale. La crête se brise dans une gerbe d’écume et, sur le canot trop fragile, l’homme se croit sauf. Mais une autre vague, poussée encore plus haut par le navire, s’empare du canot de plastique, joue avec un instant comme un chat avec sa proie et, au bout d’interminables secondes, se lasse, le renverse complètement et jette tous ses minuscules passagers dans l’eau.

L’homme bat des bras et des jambes tant qu’il peut. Quand il touche l’eau, il crie encore. Alors l’eau et le sel envahissent ses poumons. Il ne sait pas nager. Il n’a jamais appris. Quand les yeux de verre et de plastique n’avaient pas tout emporté, il n’y avait pas la mer chez lui, ni de rivière. Il n’avait jamais pensé avoir besoin de nager un jour. Autour de lui, il croit apercevoir avec ses yeux brûlés par le sel les silhouettes des autres passagers tombés comme lui. Dans l’eau, il entend encore plus fort le son des turbines pachydermiques  du navire des garde-côtes. Il ne sait plus si sa tête est située en haut ou en bas de son corps. Il ne sait même plus si le haut et le bas existent encore. Le haut et le bas, c’est vu.

Il n’y a plus que la mer, que l’eau et que le sel.

Quand il rouvre les yeux, il a la tête contre le sable qui irrite la peau de sa joue et de son front. Il ouvre brusquement la bouche et halète, il crache l’eau qui fait une tache plus sombre sur le sable brun clair. Une lumière grise a chassé les nuages et la tempête. L’homme tremble de froid. C’est le matin. Son cœur se soulève à nouveau, mais de joie cette fois-ci. Ce sable, il ne l’a jamais senti sous ses doigts. Il ne le connaît pas. Cela veut dire que la mer, après l’avoir pris, l’a recraché du seul côté qui existe encore. Du bon côté. Là où les yeux de verre et de plastique n’ont pas encore tout vu et tout emporté.

Il parvient à se redresser sur ses jambes branlantes. Mu par un ultime instinct, il se retourne vers la mer, comme pour voir l’autre rive. Il sait bien, pourtant, que c’est vain. L’autre rive a disparu à tout jamais, remplacée par son image. Il serre les poings. Il ne sait plus qu’une seule chose : ce qu’il lui reste à faire. Disparaître à son tour, invisible à tout jamais sur cette terre qui n’est pas la sienne, pour rester vivant et peut-être un jour, retrouver le souvenir de son nom et de sa vie, de cette femme et de ces enfants dont il sent encore confusément la main sur la peau de son bras et de son torse.

Il regarde vers l’avant. La plage monte. Il y a une petite butte, où l’herbe parvient à pousser. Un douloureux pas après l’autre, il s’avance dans sa direction. Dans ses chaussures de plastique, dans ses chaussettes trouées, ses pieds baignent toujours dans l’eau de mer et alourdissent sa démarche. Il grimpe tout de même, en haut de la butte derrière laquelle c’est l’éclat d’un soleil terne qui se lève. Mais un soleil terne, c’est tout de même un soleil.

L’homme parvient en haut de la butte. Il veut porter son regard sur le paysage en face de lui, pour voir enfin en retour ce pays dont viennent les yeux de verre et de plastique. Peut-être, s’il capture en lui son image, cela rendra-t-il la vie aux souvenirs qu’il a perdu.

Mais il n’a le temps de rien voir. Une furie d’éclairs l’aveugle, avec autant de claquements secs. Des dizaines de lumières blanches et crues sont braquées dans sa direction. L’homme qui a oublié son nom et son initiale pousse un dernier cri de terreur et de désespoir. Devant lui, grimpant l’autre versant de la butte, ce sont des dizaines d’yeux de verre qui s’approchent dans sa direction. Il lève la main, veut protéger son propre regard d’un geste vain, mais c’est trop tard.

L’homme a été vu.

Alors, sans même que des mains le saisissent, sans même que des balles le percent, sans que son cœur cesse de battre, sans aucun acte de violence, cet homme que la mer a jeté sur cette plage grise est avalé par les yeux innombrables.

Un instant plus tard, il ne reste de lui qu’un reflet rectangulaire, envolé déjà au ciel, bientôt retombé, à jamais prisonnier, dans des millions de maisons toujours debout.

0

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *