Preloader
 
Home / Blog / Nouvelle : « Ce qu’il est arrivé à Émilie »
Nouvelle "Ce qu'il est arrivé à Emilie" - Camille LEBOULANGER 28August 2018

Nouvelle : « Ce qu’il est arrivé à Émilie »

J’aime, un peu par jeu, fouiller les appels à texte et autres concours de nouvelles qui déclenchent souvent des idées, des projets différents. La nouvelle, rapidement écrite, rapidement lue, me fait l’effet d’un bon exercice, d’un champ d’expérimentation.

Ce texte fait partie de ceux-là, écrit en un jour, peut-être deux, à l’occasion du concours d’un festival de littérature policière. L’un des “déclencheurs” proposés était la photo visible plus bas (libre de droits, je pense).  Moi qui ne suis pas un grand utilisateur de dialogue en temps normal, j’avais envie d’écrire quelque chose qui ne tienne au contraire que sur le dialogue. Il n’a au final pas grand-chose à voir avec le genre policier, si ce n’est qu’il raconte un crime.

Il est donc disponible en lecture en ligne ici, et téléchargeable également en format livre numérique.

Télécharger Ce qu’il est arrivé à Émilie (format .epub)

Bonne lecture !


Ce qu’il est arrivé à Émilie

Camille Leboulanger

C’était la fin de la soirée et le repas avait été bon, long et riche. Toute la tablée se prélassait, chemises ouvertes et pieds nus dans l’herbe sous la table, assommée par la chaleur de cet été qui ne se dissipait même pas au milieu de la nuit. Quelques bougies et l’éclat diffus du plafonnier à travers la baie vitrée du salon éclairaient mal la scène.

Jérémie bâilla, s’étira, et reposa son bras gauche sur les épaules de Julie. Celle-ci émit un grognement de satisfaction qui fit rire les trois autres convives.

« Je suis tellement… plein ! s’exclama Carmen, de l’autre côté de la table. »

Arthur, assis à côté d’elle, soupira d’aise, regarda sa montre et soupira, faussement mélancolique.

« Il y a quelques années, ça n’aurait été que le début de la soirée pour nous. Maintenant, je n’ai qu’une envie… Enfin, trois : dormir, cuver, digérer. »

Tous acquiescèrent, et se resservirent un dernier verre de vin, comme pour oublier le poids de la fin de la trentaine, les enfants qui dormaient dans la maison ou faisaient assez bien semblant pour qu’on les ignorât.

Au bout de la table, près du plat en émail contenant les restes du framboisier, il y avait une boîte remplie d’un fatras de photographies sans date qui avaient servi d’animation pendant l’apéritif, pour le plus grand plaisir de Julie et l’embarras des deux frères. Là où elle était, elle n’avait pas dérangé le repas, aussi n’avait-elle pas été débarrassée.

D’un geste langoureux, Julie s’en empara, la posa sur ses genoux et pencha la tête pour y fouiller paresseusement. Jérémie se pencha vers elle, lui embrassa le front avec la douceur d’un amour neuf, et commenta :

« Je t’assure, ma chérie, Carmen t’a déjà montré celles les plus gênantes !

— Je n’ai pas retenu mes coups ! confirma sa belle-sœur. Pas de secrets honteux !

— Si je dois voir encore une fois mon costume de Robin des Bois de CP, intervint Arthur, je vais me coucher pour de bon ! »

Julie secoua la tête doucement.

« Oh, je suis sûre que je peux trouver quelque chose, si je fouille bien ! »

Les deux frères soupirèrent et se levèrent douloureusement pour débarrasser.

« On va avoir besoin d’alcool, alors… dit Jérémie.

— Je dois avoir une bouteille de whisky, quelque part. »

Ils s’éloignèrent à l’intérieur, et quand ils ressortirent, chargés de ladite bouteille et de quatre verres, les photos avaient de nouveau envahi la nappe et tout l’espace ainsi libéré. Les deux femmes commentaient d’un ton sarcastique des clichés d’adolescence. Carmen, qui les avait déjà vues des dizaines de fois, les choisissait avec un œil d’experte, se réjouissant des éclats de rire de la nouvelle compagne de Jérémie. Les deux frères se rassirent, observèrent ce manège un temps avant d’échanger un regard complice, de hocher les épaules et de se servir deux whiskys secs avec une moue satisfaite et un peu condescendante qui voulait dire : « Après tout, si ça les amuse. »

« Et sur celle-là, alors, quel âge vous avez ? s’exclama soudain Julie. Et cette fille, c’est qui ?

— Montre-moi. »

Carmen s’empara de la photo.

« Ils devaient avoir quelque chose comme huit et dix ans, non ? Arthur ? Comme tu disais qu’elle s’appelait, cette fille ? Celle qui vous suivait partout ? »

Les deux frères relevèrent la tête d’un seul mouvement que leurs femmes ne purent s’empêcher de remarquer. La photo passa dans la main de Jérémie. C’était un tirage de mauvaise qualité sur papier brillant d’une pellicule bon marché, un appareil photo jetable peut-être. On y voyait trois enfants. Deux d’entre eux étaient les deux frères, reconnaissables sans le moindre doute.

La troisième était une petite fille. Ses cheveux d’un blond très clair lui couvraient la moitié du visage, mais pas sa bouche qui s’étirait en un large sourire où manquaient visiblement quelques dents tombées et pas encore repoussées. Elle était peut-être un peu plus âgée que les garçons, mais de guère plus qu’un an ou deux. Ils étaient tous trois étendus dans l’herbe rase d’un jardin, mais semblaient ne pas devoir rester sur place longtemps. Celui ou celle qui avait pris cette photo – un parent peut-être, à en juger par la plongée – avait visiblement interrompu un jeu, ou une cavalcade. Julie n’avait aucune peine à se les imaginer s’élançant de nouveau à peine l’obturateur relevé.

Arthur fit la moue, et tendit le cliché à son frère :

« Je ne me souviens pas… ça te dit quelque chose, à toi ? »

Jérémie secoua doucement la tête à son tour :

« Élodie, peut-être. Quelque chose comme ça. C’était il y a tellement…

— Attends, fais voir encore ! l’interrompit Carmen. Ça me dit quelque chose… »

Comme à contrecœur, le bout de papier fit le tour de la table jusqu’à elle. Jérémie et Arthur dissimulèrent mal une grimace en le lui rendant. Carmen, concentrée sur la photographie, ne la remarqua pas, mais Julie, elle, leva un sourcil curieux. Dans un silence rompu seulement par le sifflement des lèvres et des verres entre lesquels glissait le whisky à petites gorgées prudentes. En un instant, sans raison évidente, toute légèreté avait disparu de la tablée, tous les regards s’étaient tournés vers Carmen qui s’écria soudain :

« Je sais ! »

Son regard monta en un instant vers la fenêtre de la chambre des enfants, elle eut un bref rire de poitrine gêné, et elle répéta, d’une voix plus basse :

« Je sais ! Je me souviens de cette fille : elle s’appelait Émilie. Elle n’était pas… comment dire… »

Elle pouffa de nouveau, avec, cette fois-ci, un air coupable.

« Elle n’était pas tout à fait là, quoi. »

Cela ne fit visiblement rire qu’elle.

« Je la voyais de temps en temps, continua-t-elle, au supermarché ou dans la rue. Je ne savais pas que vous aviez été amis ! Tu ne m’as jamais dit que vous aviez été amis ! »

Penchée par-dessus la table, elle ponctua sa phrase d’une tape de reproche comique sur l’épaule de son mari. Celui-ci la repoussa avec un petit sourire.

Jérémie, quant à lui, termina son verre en levant bien haut le coude, le reposa sur la table de façon sonore et bâilla ostensiblement.

« Bon, j’ai vraiment mon compte. Je pense qu’on va aller au lit.

— On va aller au lit ? fit Julie. Et si je n’ai pas envie de dormir ?

— Tu fais ce que tu veux. Moi je vais me coucher. On finira de débarrasser demain. »

Il faisait geste de se lever, quand Julie parla à nouveau :

« Tu ne m’avais jamais dit non plus que tu avais eu une amie fille, quand tu étais petit.

— Je l’avais oubliée, c’est tout ?

— Peut-être que c’était son amoureuse ! intervint de nouveau Carmen, toujours sur le point d’éclater de rire.

— Mais non, ce n’était pas son amoureuse, soupira Arthur.

— Pourquoi ? C’était la tienne, d’amoureuse ? persifla Julie.

— Ou votre amoureuse à tous les deux ? enchérit Carmen. »

Tout d’un coup, Jérémie sembla perdre son calme.

« Ce n’était l’amoureuse de personne, à la fin ! »

Sa voix résonna contre la façade de la maison, jusque dans les champs environnants.

« Jérémie, les enfants ! »

Alors, il regarda autour et parut se souvenir d’où et quand il était.

« Je suis fatigué, répéta-t-il. Je vais me coucher. »

Il se détourna et dirigea vers la porte vitrée, mais la voix de Julie tonna à sa suite, autoritaire sous le sarcasme :

« Comment tu peux savoir que ce n’était pas ton amoureuse, si tu ne te souviens même pas qui c’est ?

— Je me souvenais plus, et maintenant je me souviens, c’est tout. Et je me souviens, simplement que ce n’était pas mon amoureuse, ni celle d’Arthur. Maintenant, j’aimerais juste aller me…

— C’était qui alors, cette fille ?

— Je ne vois vraiment pas quelle importance ça a !

— Et moi je ne vois pas pourquoi tu ne veux pas me dire qui c’était cette fille, ni…

— C’était personne, la coupa Arthur, d’une voix plus lasse qu’agacée. C’était juste une fille qui traînait avec nous quand on était gamins, point barre. Maintenant que tu le dis, elle était peut-être un peu… retardée, c’est vrai. Mais on était des gamins, on n’y a jamais fait très attention. »

Julie émit alors, moins qu’un ricanement, un croassement.

« Crois-moi, je travaille avec des enfants tous les jours, et ils font très attention à ça, justement.

— Oui, bah peut-être qu’on était cons aussi, et qu’on voyait pas, voilà. »

Le silence retomba encore.

« Écoutez, on a tous bu, on est tous crevés, allons dormir et on reparlera de ça demain à tête reposée.

— Oh, mais tu nous ennuies à la fin avec ton lit ! Va te coucher si tu veux. Moi je vais boire encore un verre, tiens, voilà. »

Elle s’empara du whisky, s’en servit un plein verre et avala une grande rasade. Derrière elle, Jérémie leva les bras dans une expression d’impuissance.

« Tu la connaissais toi ? demanda Julie à Carmen. »

L’intéressée leva les épaules.

« Si c’est juste une fille que vous fréquentiez, pourquoi il y a toujours sa photo dans votre boîte à souvenirs ?

— Je ne sais pas, demanda Arthur. Je vous ai dit que je n’avais pas la moindre idée qu’elle était là. Cette photo, je ne l’avais pas vue depuis…

— Depuis quand ?

— J’en sais rien. Depuis que je l’ai rangée là, j’imagine. »

Carmen montra la boîte d’où ils avaient tiré les clichés :

« Il n’y a pas une seule photo de tes amis d’enfance, là-dedans, remarqua-t-elle. Pas une seule d’avant le lycée, d’avant qu’on commence à sortir ensemble. Et pourtant, elle y est.

— Qu’est-ce qu’elle a de spécial, cette gamine ? »

Jérémie avait abandonné sa tentative de rentrer et était revenu se positionner derrière son frère.

« Ça ne vous est jamais arrivé, de retrouver une vieille photo qui n’a pas signification particulière, qui est juste là parce que personne ne l’a jetée ? demanda-t-il à son tour, d’un ton plus calme.

— Si, des tas, admit Julie. Mais pas une seule ! Je suis sûre que vous pouvez me raconter l’histoire de chacune des autres de la boîte, mais celle-là, comme par hasard, c’est le trou noir ? »

Les deux frères échangèrent un regard, et restèrent muets pour la première fois. En silence, Arthur tendit sa main pour se servir un verre de plus. Sa main tremblait. Carmen tenta de la prendre dans la sienne, mais il la retira en évitant de la regarder.

« Mais enfin, c’est incroyable cette histoire, s’écria-t-elle. Vous commencez à m’inquiéter à la fin ! Qu’est-ce qui lui est arrivé à Émilie. Elle est morte ? »

Les frères ne répondirent pas.

« Vous l’avez pas tuée quand même ! ajouta Carmen avec un éclat de rire incertain. »

À ces mots, Arthur poussa un sanglot étranglé. Lentement, Jérémie posa sa main sur son épaule et il ne repoussa pas la caresse.

« Allons-nous coucher, implora de nouveau Jérémie. On est tous fatigués. On pourra parler de tout ça demain, si vous voulez… »

Lui ne tremblait pas, mais paraissait tout aussi profondément troublé que son frère aîné. Il chercha des yeux ceux de sa compagne, pour y trouver du soutien, un peu de compassion. Quelques larmes commencèrent à couler sur les joues d’Arthur. La flamme d’une des bougies tremblota, et projeta un bref instant sur le mur jaune pâle de la maison des ombres tortueuses : la forme déformée des deux couples, comme l’incarnation du secret qui ne demandait plus qu’à s’échapper.

Délicatement, Julie secoua la tête.

« Je veux savoir. Toi aussi, pas vrai ?

— Tu sais tout, commença Jérémie. Tout le reste, toutes mes aventures, tous mes écarts, même… même la fois où j’ai passé la nuit au poste ! Pourquoi ce n’est pas assez ? Pourquoi tu as besoin de ça aussi ? Et toi aussi ! »

Il se tourna alors vers Carmen.

« Je sais qu’il te raconte tout ! Tu le connais depuis vos quinze ans ! Pourquoi tu as besoin de connaître ça aussi ? Pourquoi ce qui est… loin ne peut pas le rester ? Quel bien ça va vous faire, hein ? »

L’intéressée leva soudain la voix :

« Je lui ai fait deux enfants ! On est ensemble depuis dix ans et je ne l’ai jamais vu pleurer, pas quand j’ai accouché, pas quand vos grands-parents sont morts, pas quand je l’ai quitté ! Alors je veux savoir ce qui lui tire ces… ces larmes de crocodile !

— Ce ne sont pas des larmes de crocodile… se défendit mollement Arthur. C’est juste que…

— Si vous ne nous racontez pas, intervint Julie, je fais ma valise et je pars ce soir. »

À ces mots, Jérémie aurait pu s’énerver, crier à l’injustice, à l’absurde. Mais il prit simplement son visage dans ses mains et soupira lourdement.

« Si je te raconte, tu partiras de toute façon.

— Alors, quelle différence ça peut faire ? »

La protestation de Jérémie eut quelque chose de ridicule et d’un peu pathétique.

« Mais, si tu pars, comment je vais rentrer, moi… »

D’un geste malhabile par manque d’habitude, Arthur essuya ses larmes d’un revers de la main.

« Il faut leur dire, gémit-il. On a plus le choix maintenant.

— Mais… répéta Jérémie.

— J’en ai marre, tu comprends ? Ça me bouffe ! Tu demandais pourquoi j’avais gardé la photo ? Pour qu’on me pose la question ! Pour qu’on se décide enfin à me demander ! Ça fait trente ans que j’attends qu’on me pose la question ! »

Jérémie explosa d’indignation.

« Tu l’as fait exprès ?

— Oui.

— Tu n’avais pas le droit !

— Mais il faut que quelqu’un sache ! Tu comprends ? Il fallait que quelqu’un veuille savoir !

— Tu aurais du me demander mon avis !

— Tu aurais essayé de m’en empêcher ! Tu aurais jeté la photo ! Tout ce qu’il reste d’elle ! »

Jérémie se releva d’un bond et fit les cent pas au bout de la table pendant plusieurs interminables secondes avant de se figer. Ses traits paraissaient avoir vieilli de dix ans, mais ses yeux, eux, ressemblèrent soudain à ceux de l’enfant de la photo, comme les souvenirs que la photographie avait ramenés à la surface le transformaient de l’intérieur. Sa posture même avait un air paradoxal : courbée sous le poids des années de secret, mais aussi désinvolte, certaine, juvénile. Le garçon qui s’était assis sur l’herbe du jardin, si longtemps auparavant, avait pris une possession hésitante d’une carcasse trop grande et obstinée pour lui.

« Fais ce que tu veux, abdiqua-t-il. »

Il croisa les bras et, comme par bouderie, tourna le dos à la tablée, à sa famille et à Julie, comme s’il se lavait les mains de ce qu’il pouvait bien arriver ensuite.

Arthur, alors, releva la tête, regarda la mère de ses enfants droit dans les yeux et commença à parler. Ses mots, comme libérés d’un seul coup d’un épais barrage, s’écoulèrent d’abord à toute vitesse avant que la pression ne retombe et qu’ils ne s’écoulent avec la régularité impétueuse d’une large rivière de montagne.

« Émilie était tout le temps derrière nous. Elle nous collait. On n’a jamais su pourquoi. Pourquoi nous particulièrement. Je veux dire, nous plus que les autres. À l’école, à la maison, partout. Le mercredi, elle traversait tout le village pour venir nous chercher. Nous, quand Papa ou Maman la laissait entrer, on n’osait rien dire. On voulait se faire engueuler, alors on l’acceptait. Elle montait dans nos chambres, et on la laissait jouer avec nos affaires en l’ignorant. Ou bien on faisait mine de partir avec elle, sur nos vélos, et on roulait le plus vite possible pour la distancer. On faisait des tours et des détours pour la distancer. On essayait de la perdre, vous comprenez ?

On… on avait peur qu’on nous voie avec. On avait peur qu’elle nous fasse honte.

Mais elle nous rattrapait toujours. On avait beau se cacher, dans les greniers de la maison pour tous, dans les fossés, dans les bois, partout où on pouvait, elle nous retrouvait. Elle avait, je ne sais pas, un nez… Un flair, quoi ! Au bout d’un moment, sans qu’on s’en rende compte, c’était devenu un genre de jeu. On courait le plus vite possible, le plus loin possible, on se collait dans une de nos planques et on comptait. On la chronométrait.

— Vous jouiez avec elle ? demanda Julie.

— On peut dire ça… Mais pas vraiment. Ou alors, elle était comme un outil, un accessoire. Dans notre coin, on ricanait. Elle était comme… »

Sa voix se brisa soudain et la honte enflamma son visage.

« On la traitait comme notre animal de compagnie. Comme un genre de chien errant. On se disait bien qu’elle habitait quelque part, mais on a jamais cherché à savoir, même… Même après. »

Carmen et Julie se regardèrent. La même question – « après quoi ? » – leur brûlait les lèvres, mais ni l’une ni l’autre n’osa la poser, de peur d’interrompre le récit pour de bon.

« À dix-sept heures, elle partait et c’était tout. On rentrait à la maison, et on l’oubliait. On retournait à nos bandes dessinées, à nos consoles de jeux. À nos autres jouets.

— Elle avait ce rire… intervint Jérémie à voix basse. Comme un aboiement. »

Arthur acquiesça.

« Il était grave, trop pour sortir d’un si petit corps. On se moquait d’elle. On l’imitait : wah ! wah ! Mais ça la faisait rire encore plus.

— Elle essayait tout le temps de nous embrasser, tu te souviens ? »

Jérémie s’était avancé dans l’herbe et on ne voyait plus de lui qu’une silhouette obscure et indistincte. Sa voix n’avait pas de source précise, comme sortie de la nuit elle-même.

« Quand elle nous retrouvait, elle se jetait sur nous. Elle jetait ses bras autour du cou de celui qui n’arrivait pas l’esquiver, et elle collait sa bouche contre la nôtre. Ça faisait un grand bruit de… succion. Elle restait longtemps accrochée comme ça. Nous, on s’exclamait, on criait, on faisait les dégoûtés, mais on se laissait faire. C’était… »

Il s’interrompit avec un rire gêné, honteux.

« C’était sa récompense, continua Arthur à sa place. C’était comme si on donnait une friandise à notre chien. Elle nous retrouvait, elle nous embrassait. L’un ou l’autre, ça n’avait pas d’importance. Nous, ça ne nous serait même pas venu à l’idée d’embrasser une fille, encore. Peut-être qu’elle était plus vieille que nous, ou qu’elle imitait quelqu’un, ses parents. Ça n’avait rien de… sensuel, vous comprenez.

— C’était Émilie. Elle faisait ça.

— Je t’ai toujours dit que tu étais la première fille que j’ai embrassée, avoua Arthur à mi-voix. Ce n’est pas vrai. C’est elle. Émilie. »

Carmen ouvrit la bouche pour répondre, ne trouva rien, et son expression se figea en un sourire hésitant, mi-attendri mi-consterné.

« Elle était à l’école avec nous, reprit Arthur dont le regard s’était posé loin au-delà de la table, de la maison et des champs, dans la direction du village voisin où ils avaient grandi. À l’époque, c’était une toute petite école. Il n’y avait que deux classes, et on était regroupés par trois niveaux. Émilie a toujours été là, dans un coin. Elle ne suivait pas les mêmes leçons que nous. Elle n’était pas en CE1, en CE2, et ainsi de suite. Elle restait là, et les maîtresses lui donnaient des choses à faire. Elles n’étaient pas formées comme maintenant.

— Elle n’était pas dans un établissement spécial ? demanda Julie. »

Arthur haussa les épaules.

« Peut-être qu’elle aurait dû. À la réflexion, personne ne savait vraiment quoi faire avec elle. Alors, elle restait dans son coin, silencieuse, avec ses cahiers pour petits, ses crayons de couleur, ses je-ne-sais-quoi. De temps en temps, elle éclatait de rire, pour rien, alors toute la classe riait aussi, mais elle ne se rendait pas compte qu’on se moquait d’elle.

Dans la cour de récré, tout le monde l’évitait. Elle allait de groupe en groupe, elle voulait jouer avec tout le monde, mais personne ne l’acceptait. Pourtant, elle ne se décourageait pas. Quand quelqu’un la chassait, la traitait de débile, elle allait simplement en voir d’autres. Quelquefois, les maîtresses nous forçaient à jouer avec elle, au foot, à cache-cache ou autre chose, alors on faisait comme si elle n’était pas là. »

Julie hocha la tête, reconnaissant là le comportement des dizaines d’enfants auxquels elle avait enseigné et enseignait encore.

« Un matin, elle est venue nous voir, tu te souviens ?

— C’était à la récréation de 10 h, je crois, répondit Jérémie d’un ton absent.

— On courrait, je ne sais pas pourquoi. Elle était de l’autre côté de la cour, et elle a cru qu’on était mercredi. Elle a cru que c’était le jeu du mercredi. Elle s’est précipitée vers moi.

— Je me souviens, elle avait les bras ballants de chaque côté, comme un albatros, murmura Jérémie. Enfin, à l’époque, je n’en avais jamais vu en vrai : seulement à la télé ou dans les livres. Elle battait des ailes, mais elle ne pouvait pas s’envoler.

— Elle s’est jetée sur moi, en plein milieu de la cour. Elle a crié : “Eu !”. Je suis tombé sur le dos, sur le goudron du terrain de foot. Alors, comme elle faisait à chaque fois, elle m’a embrassé sur la bouche. Je me suis débattu, j’ai voulu la repousser, mais elle était plus forte que moi. Alors j’ai crié. J’ai appelé la maîtresse. En un rien de temps, toute la cour s’est rassemblée autour de nous deux, et ils se sont tous mis à rire. Je me suis débattu encore plus fort, mais elle a continué à m’embrasser.

— J’ai ri avec les autres, je crois.

— Il a fallu que la maîtresse arrive, l’attrape par les épaules et la tire en arrière pour nous séparer. Je me souviens seulement que j’étais en colère. Très en colère. Et son expression. Elle ne comprenait pas pourquoi je ne me laissais pas faire. Elle a été punie, et moi j’ai fait celui qui ne comprenait pas ce qui l’avait prise… »

D’un pas lent, Jérémie réapparut dans la lumière de la baie vitrée.

« Tout le monde s’est moqué de toi, continua-t-il à la place de son frère, pendant au moins une semaine et la maîtresse a interdit à Émilie de sortir en récréation. Elle nous regardait jouer, le nez collé à la vitre. Elle ne comprenait pas. C’est ça le pire. Elle ne comprenait pas. Les autres enfants disaient “les amoureux”. Peut-être que c’était un peu vrai, au fond. Peut-être qu’elle était amoureuse de toi, de nous, et nous d’elle, d’une certaine façon. À cet âge-là, de toute façon, qu’est-ce que ça veut vraiment dire ?

Le mercredi suivant, elle n’est pas venue nous chercher. Ni celui d’après. Peut-être qu’elle avait été punie chez elle aussi. Privée de sortie. Une de ces punitions bêtes qu’on donne aux gosses quand on sait pas quoi leur dire. Quand on ne les comprend pas.

— J’ai cru qu’elle ne reviendrait jamais, reprit Arthur. J’étais soulagé, mais je crois qu’on était un peu tristes aussi. On a roulé à vélo dans le village en se retournant toutes les cinq minutes pour voir si elle n’apparaissait pas derrière nous. On tendait l’oreille pour entendre son rire. Mais rien.

Et puis, trois semaines après l’incident de la cour de la récré, elle a toqué à la porte. »

Jérémie montra la photo du doigt.

« C’est cet après-midi-là que Maman a pris la photo. Elle nous avait acheté ces appareils jetables, mais on ne s’en servait jamais. Elle nous a fait asseoir dans le jardin, et elle a dit, comme ça : “Il faut garder des souvenirs”.

— C’est cet après-midi-là que ça s’est passé. Ce qui est arrivé à Émilie. »

Les frères marquèrent un instant de silence, une pose, comme un plongeur avant de sauter, qui sait que l’échelle pour remonter s’est brisée derrière lui. Ils étaient à moitié tournés l’un vers l’autre, leurs jambes étendues, leurs chaises reculées loin de la table. Leurs épaules étaient baissées.

Julie et Carmen les observaient, eux et le silence. Elles les fixaient avec une intensité qui n’avait plus grand-chose de commun avec l’innocente curiosité de leurs premières questions. Elles étaient désormais concentrées. Avides. Elles avaient déterré l’extrémité d’un fil et tiraient à présent dessus de toutes leurs forces. Elles tireraient dessus jusqu’à en dévoiler le moindre centimètre et en défaire le moindre nœud.

Pour Arthur et Jérémie, il n’était plus question de se taire. De s’interrompre. Il leur fallait boire la coupe jusqu’à la dernière goutte, tout comme la bouteille de whisky dont le niveau baissait avec régularité sans pourtant qu’ils ne montrent le moindre signe d’ivresse.

« On s’est relevés, reprit Jérémie, et on est partis droit dans la pente. Tous les deux, on a pédalé à toute berzingue. Émilie a couru derrière nous, avec encore ses bras… vous savez.

— On n’en avait pas parlé, mais on avait eu la même idée. On a contourné le bourg, et on est descendus jusqu’à la rivière. Elle ne s’arrêtait pas de courir ! Elle riait même. Il faisait chaud, c’était le début de l’été. On était en sueur, mais on n’avait pas envie de faire une pause, pas envie qu’elle nous rejoigne déjà, pas avant…

— Pour une fois, on savait où on voulait que le jeu se termine, vous comprenez.

— Où ça ? demanda Julie, dans un murmure à peine audible. »

Les frères l’ignorèrent. Ils étaient à présent entièrement plongés dans le passé.

« On est descendus jusqu’à la rivière, plus loin que l’ancienne tannerie. On l’appelait comme ça, parce qu’on avait entendu nos parents l’appeler comme ça, mais pour nous, ça ne voulait rien dire. C’était juste un tas de vieux hangars, entourés d’un terrain vague. On n’avait pas le droit d’y jouer, alors on y était tout le temps fourrés. Quand j’y repense, je ne voudrais pas que les enfants aillent se fourrer dans ce genre d’endroits : c’était rempli de vieilles machines rouillées, de rails et de crochets. De piles de trucs qui demandaient qu’à tomber, et de toits à s’effondrer. C’était pas une aire de jeu : c’était un traquenard.

— Quelqu’un nous avait expliqué que c’était là qu’on faisait des habits ou des chaussures avec la peau des vaches, alors quand on en revenait, c’était à celui qui accuserait l’autre de puer la bête le plus fort. Bien sûr, on ne sentait rien du tout. Tout avait été nettoyé depuis longtemps.

— Encore maintenant, quand on me parle d’usine, je pense d’abord à la vieille tannerie. Et je pense forcément à Émilie.

— Le terrain vague allait jusqu’à la rivière. Là, il y avait un bâtiment plus petit et plus vide que les autres. Une annexe, ou une réserve. Si on se tenait devant, on voyait jusqu’à la station d’épuration.

— Encore un endroit dont on n’avait aucune idée de la vraie utilité. C’est marrant, quand on est gosse, on se satisfait de peu d’explications, parce que ça nous conforte dans notre impression de tout savoir. Après tout, qu’est-ce qu’il peut y avoir de si compliqué ? »

Tous quatre acquiescèrent et quatre paires d’yeux se levèrent vers la fenêtre de la chambre des enfants qui laissait passer l’éclat confortable de la veilleuse.

« Une fois, voulut encore partager Julie, un de mes CP m’a dit qu’il lui tardait d’être en CM2 parce qu’alors, il n’aurait plus rien à apprendre. Je n’ai pas eu le cœur de le détromper. »

Une fois encore, personne ne réagit. Elle comprit trop tard ce que Carmen, par habitude peut-être, avait instinctivement senti : il n’y avait pas de place pour elle dans cette histoire, comme dans la relation entre les deux frères. Elle se renfrogna, et se recula contre le dossier de sa chaise.

« C’est là que…

— Il y avait un trou. Dedans. On a laissé nos vélos à l’extérieur, contre le mur, comme on l’aurait fait n’importe où. On a jeté un coup d’œil, juste assez longtemps pour la voir arriver. Elle était écarlate. Ses cheveux étaient trempés. Elle a fait un grand geste pour essuyer la sueur sur son front. On est rentrés.

— Tout s’est passé très vite.

— On a attendu qu’elle soit dans l’entrée, pour être certains qu’elle nous avait bien vus. Et puis on a sauté.

— C’était pas très haut, mais assez pour qu’on ne puisse pas grimper par là pour sortir. Un peu plus de deux mètres, peut-être. On avait l’habitude. On le faisait régulièrement, par défi.

— Ça donnait dans une grosse canalisation. Le sol était boueux. C’était sombre et humide. Quand la marée montait, la rivière la remplissait peut-être.

— L’un d’entre nous a crié : “Pas cap’ !” Une bêtise dans ce goût-là.

— Et puis, on a couru vers la sortie.

— Une grille. Ronde comme le tube. Derrière nous, Émilie a sauté avec un rire pas joyeux du tout. Même pour elle, le jeu durait depuis trop longtemps. Mon cœur battait comme un fou. On est sortis, on s’est retourné et on a fermé la grille. On l’a poussée, et elle s’est verrouillée. Il y avait un vieux cadenas, et pas de clef. On l’a mis, et on a grimpé sur les rochers de la rive pour remonter.

— Je me souviens, on a rigolé. On était bien content de notre blague. On s’est tapé dans les mains. On est remontés sur nos vélos, et on est repartis.

— On était tellement content de nous. On s’est jamais demandé comment elle allait faire pour s’en sortir. On a remonté la côte en riant. Elle nous a appelés. On a haussé les épaules.

— Bien fait pour elle, j’ai dit ! Ça lui apprendrait à nous coller dans la cour. On pensait pas à mal.

— C’est la dernière fois qu’on a vu Émilie.

— C’est la dernière fois que n’importe qui a vu Émilie. »

La bouteille de whisky, enfin, fut vide. L’énormité, l’horreur de ce qu’ils venaient de raconter sembla frapper les deux frères d’un seul coup. Comme un seul homme, ils plongèrent leurs visages dans leurs mains en répétant :

« On pensait pas à mal. »

Carmen poussa un halètement de choc. Sa main tremblante monta jusqu’à sa bouche. Les bougies étaient à présent toutes consumées. Loin de Jérémie, comme depuis un autre monde, les yeux de Julie flamboyèrent et elle dit :

« Est-ce qu’elle s’est noyée ?

— Je ne sais pas.

— Est-ce que… la faim ? insista-t-elle un peu plus fort.

— Je ne sais pas. »

Julie cria pour de bon. Personne, alors, ne protesta pour le sommeil des enfants.

« Est-ce que cette gamine est morte toute seule, dans ce fichu tuyau, en appelant ses parents, ou les deux garçons qu’elle croyait être ses amis et qui lui faisaient une blague et n’allaient pas tarder à revenir la chercher ?

— Je ne sais pas ! cria Jérémie en retour. »

Toute chaleur disparut de la voix de Carmen, qui fila vers Arthur comme un projectile :

« Qu’est-ce que tu as dit ? »

Il releva la tête. Il ne comprenait visiblement pas.

« Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Tes parents, ses parents, ils savaient qu’elle était avec vous. Elle savait que vous étiez peut-être les derniers à l’avoir vue. Qu’est-ce que tu as répondu ? »

Arthur ouvrit la bouche, mais ne put rien dire. Il chercha Jérémie de l’œil, mais celui-ci secoua mollement la tête. Leur silence valait mieux que toutes les réponses du monde.

« Ils ont menti, cracha Julie. Ils ont dit qu’ils ne savaient pas, que ce n’était pas eux ! Je vois les gamins le faire tout le temps, même quand on les prend la main dans le sac. Ils ont nié ! Ils ont fait comme si de rien n’était et, au bout d’un moment, rien n’y a été. C’est passé. Tout le monde a oublié Émilie. Elle est juste devenue la gamine un peu débile qui a disparu un jour. Un fait divers ! Tout ça parce que vous aviez honte de vous amuser avec elle !

— C’était une blague ! tentèrent-ils mollement de se défendre. On a pas fait exprès ! Et puis, quand on a compris, c’était trop tard… »

Un plein verre de whisky heurta le visage de Jérémie, ne se brisa pas, mais y laissa une trace ensanglantée. Il disparut dans la nuit, tomba dans l’herbe avec un son mat. Quelques gouttes d’alcool vinrent tacher les photos répandues sur la table. Jérémie ne réagit pas.

« Je m’en vais, dit Julie. Pas la peine de me rappeler. »

Elle se leva, disparut une courte minute dans la maison et en ressortit chargée d’une valise. Elle ne salua personne, courut presque jusqu’à sa voiture. Jérémie, après une hésitation, voulut la retenir, mais elle le repoussa en criant :

« Ne me touche pas ! »

Il trébucha en arrière, tomba assis dans l’herbe. Sa position évoqua un instant celle qu’il avait prise sur la photographie d’Émilie. La portière claqua, les phares brillèrent, le moteur gronda, les pneus crissèrent sur le gravier : Julie était partie.

Elle ne reviendrait pas.

Carmen et Arthur n’avaient pas bougé d’un centimètre. Elle ouvrait et fermait la bouche à intervalles réguliers cherchant quoi dire, quoi faire face à l’aveu du père de ses enfants, de l’homme dont elle avait partagé toute la vie, à l’exception de cela. Lui était figé, prostré, recroquevillé comme pour retenir trop tard cette culpabilité dont, à sa grande surprise et terreur, il ne savait pas plus quoi faire dehors que dedans.

La photo alla et vint, tourna entre les doigts de Carmen qui ne pouvait la garder longtemps au même endroit. Elle lui brûlait la paume des mains.

« Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ? demanda-t-elle finalement. »

Son élocution était lente et hachée. Chaque mot était une épreuve.

À l’intérieur de la maison, on entendit alors descendre bruyamment un escalier. À travers la baie vitrée, la forme d’une petite fille en chemise de nuit se dessina. Elle entreprit de faire coulisser le panneau transparent.

« J’ai fait un cauchemar, dit une voix fluette. J’ai entendu crier. »

Arthur releva alors la tête. Il renifla, effaça ses dernières larmes d’un revers de la main plus assuré. Le poids de la honte, pourtant, ne s’était pas levé.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? répéta Carmen, en tendant mécaniquement ses bras vers sa fille.

— Tu n’as jamais demandé, répondit piteusement Arthur. »

Alors, Carmen serra sa fille contre elle, plus fort peut-être que l’enfant ne l’aurait voulu.

Entre elle et son mari, la table couverte du passé ne les unissait plus. Elle était, au contraire, un gouffre que rien ne pourrait combler.

0

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *