2020 – La Grève

2020 – La Grève

Pour commencer en 2020, je vous propose la lecture d’une nouvelle de science-fiction qui, si elle date déjà de plusieurs années, a tout de même quelque rapport avec l’actualité.

Le texte suit, et comme toujours, il est téléchargeable gratuitement au format epub.

Télécharger La Grève


Cette fois-ci, cependant, si vous lisez et aimez le texte, je vous invite à verser quelques euros dans la Caisse de Grève de votre choix afin de soutenir le mouvement contre la réforme des retraites. Ici, les liens de plusieurs d’entre elles.

https://solidaires.org/Caisses-de-greves

https://www.lepotcommun.fr/pot/solidarite-financiere

https://www.leetchi.com/c/solidarite-cgt-mobilisation?fbclid=IwAR1M1x8X7t8HtxVOgqV1lO7Qwm4cPagXLyS4jnEbbilHkpZGjVRkM9Qu19A

https://www.lepotcommun.fr/pot/tdnghgr1

Une liste plus complète est disponible sur le site de LFI à cette adresse : https://lafranceinsoumise.fr/2019/12/16/caisses-de-greve-comment-participer-soutenir-grevistes/

Merci d’avance, et bonne lecture !


La Grève

Camille Leboulanger

Pour autant que je m’en souvienne, tout a commencé à cause d’un défaut de filtration de l’air.

On était une douzaine dans l’Œuf. Ce n’était pas grand, mais tout le monde avait sa cabine : juste assez d’espace pour qu’on ne s’entre-tue pas, et trop peu pour éviter qu’on se tape sur les nerfs. À vrai dire, on ne l’avait pas trop mauvaise, et on savait à quoi on s’engageait quand on avait signé pour deux ans…

Je ne crois pas avoir jamais su combien il y avait d’Œufs autour du chantier, mais on savait qu’il y en avait plusieurs centaines. Un millier peut-être. Ça faisait tellement de monde qu’on avait du mal à s’en faire une idée. C’était plus facile de garder les yeux fixés sur les écrans-fenêtres qui projetaient des images de la Terre ou de Mars. Bien sûr, moi qui suis né sur une station, ça ne me disait pas grand-chose. C’était toujours plus agréable que l’enduit isolant qui recouvrait mur et plafonds : blanc, blanc, et encore blanc. Certainement parce que c’était le moins cher.

Personne dans l’équipe n’avait participé à la construction des Œufs. Non, ça c’était des gens plus intelligents et mieux formés que nous autres : tout juste assez bons à tirer des kilomètres de câble dans le squelette du gigantesque charter qui se construisait. Il ne serait pas fini en deux ans, c’était certain et la plupart s’attendaient à ce qu’on leur propose de renouveler leur contrat. La plupart accepteraient. Si on était là, c’est qu’on n’avait pas vraiment de meilleur endroit où aller. Il y en avait bien qui accrochaient des photos au-dessus de leurs couchettes : une île sur Terre, ou alors le grand dôme de Nirgal Vallis, avec ses tours élancées d’alu et de verre et ses jardins.

Des jardins ! Quand j’y pensais, j’avais du mal à me représenter ce que c’était, et ceux qui en connaissaient ne pouvaient me le décrire vraiment. L’odeur surtout. Je ne connaissais que celle, neutre et clinique, de l’air recyclé. Tant d’arbres, tant de vert, c’était un fantasme. La tapisserie si noire du vide en dessous de moi, le silence rompu seulement par le son régulier de ma propre respiration dans le casque et les sangles magnétiques qui sont tout ce qui tient entre soi et l’immense gouffre dans toutes les directions : voilà ce que je connaissais.

Et puis, ces images étaient certainement de pieux mensonges. Cette île, avec ses palmiers tordus, ses plages et son soleil couchant, il y avait longtemps qu’elle avait dû être avalée par la montée des eaux. Nirgal Vallis, c’était bien beau, mais pour la majorité des martiens il n’y avait que des habitats souterrains encore plus exigus que notre Œuf et sans l’horizon infini à portée de sas. Et puis, après trente ans en gravité simulée est-ce que j’aurais même pu me tenir debout sur Mars ou sur Terre ?

Je n’y pensais pas souvent, mais quelquefois je levais la tête des gaines et de ma soudure à froid et je portais mon regard au-delà des autres, plus loin que la superstructure du charter avec ses innombrables et minuscules silhouettes comme moi, accrochées aux poutrelles de plusieurs dizaines de mètres de circonférence où commençaient à prendre forme des ébauches de coursives, plus loin que l’archipel des Œufs avec leur peinture photovoltaïque qui reflétait la lumière blanche du soleil à en éclipser les étoiles et en plissant les yeux je pouvais discerner la Terre où le charter partirait quand il serait terminait pour commencer ses aller-retours entre les deux planètes habitées du système.

En attendant : l’Œuf, le chantier démesuré, et le vide. C’étaient là les contours de notre univers.

Je dis douze, mais en fait nous étions treize dans l’habitat. Cela lui avait pris plusieurs mois de négociation et même deux aller-retour jusqu’à la station Deimos, mais Mamoru avait réussi à avoir un enfant. Pendant des mois, il avait fait toutes les heures supplémentaires, accepté tous les doubles quarts, économisant soigneusement sur sa paye tout ce que le loyer, les rations et l’équipement lui laissaient. Rien qu’obtenir le permis avait été un parcours du combattant : des dizaines de soirées à remplir des formulaires, des examens psychologiques approfondis à travers le système de com vidéo de l’Œuf et aussi un test génétique pour s’assurer qu’il ne portait aucun défaut majeur. Le soir où, après une double journée, il avait envoyé son dernier échantillon sanguin – juste une piqûre au doigt sur la station médicale de l’Œuf qui transmettait les données automatiquement à la centrale d’analyse – nous avions tous gobé des capsules de synthépsilos pour fêter ça.

« Quel que soit le résultat, autant qu’on s’en souvienne. Enfin, pas de tout avec un peu de chance. »

Le lendemain soir, le test était revenu positif et, si nous étions encore en descente, nous avons tous crié de joie. Ce projet complètement fou, c’était devenu notre projet aussi. Il fallait obtenir une dérogation spéciale de la Compagnie pour que l’enfant puisse venir vivre dans l’Œuf avec nous, mais comme par miracle elle fut accordée. Bien sûr, cela voulait dire pour Mamoru plus de privations encore, mais son idée était tellement fixe, son obsession tellement parfaite que cela ne semblait rien lui faire. C’était des rations en plus, des taxes d’oxygène en plus, un loyer en plus, mais qu’importe ! Son choix avait été fait depuis longtemps, et il était prêt à tout. Par esprit de corps, nous le soutenions tous et ne feignions pas notre enthousiasme. Une douzaine d’hommes enfermés pendant vingt-quatre mois dans un même espace, cela fait souvent que le rêve de l’un devient, par contagion, celui des autres.

Mamoru avait choisi de ne pas faire appel à une mère porteuse. Premièrement c’était plus cher et, comme il disait : « cet enfant, c’est le mien, je n’ai pas envie qu’il ait la marque de quelqu’un d’autre ». Sa fille – puisque c’était ce qu’il avait choisi – grandit donc in vitro, dans un de ces grands tubes semi-opaques dont nous avions tous vu les images à l’école, quand nous étions enfants. La plupart d’entre nous en venaient aussi. Les grossesses naturelles étaient de plus en plus rares : qui avait le temps ? Qui en avait l’envie ? On en faisait des comédies, des sketches sur les réseaux. C’était un sujet de reportage curieux, rien de plus. Pour une femme, faire grandir un enfant dans son ventre, c’était comme une île paradisiaque que l’on gardait en photo : c’était une belle idée, mais ça n’avait plus de sens. Et les eaux l’avaient certainement emportée.

Les mois suivants furent rythmés par les rapports que Mamoru recevait de la clinique de gestation. Au fur et à mesure que les câbles se tiraient dans le charter, alors que nous fabriquions à ce squelette inhumain quelque chose qui ressemblait à des muscles, l’embryon grandissait dans sa cuve, à des centaines de milliers de kilomètres de celui qui l’avait commandé. Quand nous eûmes terminé notre portion de la Section 6B, le bébé avait déjà des mains, des pieds, des yeux. À peine avions-nous commencé à tirer les premières gaines le long de ce qui devait être la coursive Est 36, il avait un visage, et c’était déjà un petit-être humain reconnaissable. C’était fou : on avait presque envie de lui parler.

Nous n’étions pourtant pas un groupe contemplatif. Les heures passées accrochées dans le vide à trimer autour de câbles d’un mètre de diamètre, à vérifier avec une précision de machine chaque raccord et chaque soudure, ne nous disposaient pas à l’introspection. Mais à chaque fois que Mamoru s’installait dans le salon commun pour accéder au flux vidéo de la caméra braquée sur la cuve de sa fille – accès pour lequel il payait au prix fort un abonnement – nous arrêtions tous ce que nous étions en train de faire, nous sortions de nos cabines et nous nous asseyions en demi-cercle autour de l’écran dans un silence qui ressemblait à du recueillement.

Peut-être que nous étions un peu ridicules : il suffisait du moindre mouvement de sa main pour nous faire sursauter et une expression nouvelle sur cette ébauche de visage nous tirait des exclamations. Si nous étions venus au chantier, c’est parce que nous étions des solitaires qui n’avaient nulle part où aller d’autre. Pas d’endroit à appeler chez nous, pas de famille – ou bien on n’en parlait pas – et bien évidemment pas d’enfants. Celui-ci, c’était une découverte, une nouveauté. Un luxe, même ! Cet enfant qui grandissait dans une cuve à une vitesse légèrement accélérée au milieu d’autres enfants comme elle, c’était le nôtre. Nous y posions notre regard avec avidité.

Arriva le jour de la livraison. Mamoru s’envola sur un vaisseau chargé de matériel pour ne pas payer de billet de transport et il fut absent deux jours, durant lesquels le travail ne réussit pas à capturer complètement notre attention. Nous étions distraits. Le soir du deuxième jour, nous étions tous rassemblés autour du sas d’entrée quand le verrou de pressurisation s’ouvrit avec un grand souffle dramatique.

J’avais réussi à dégoter une bouteille d’alcool, sorti d’une distillerie clandestine sur un Œuf voisin. C’était dénué de goût, trop fort pour être bon, mais c’était quelque chose pour marquer l’occasion. Quelqu’un avait même fait une banderole qui s’étendait le long de la paroi du salon. En grosses lettres capitales et hésitantes, on y lisait : « Félicitation Mamoru ! Bienvenue à ? ».

Mamoru entra dans l’Œuf, et ce fut comme si quelqu’un avait coupé le son des écrans qui diffusait les actualités derrière nous. En cet instant, notre univers, déjà exigu, se rétrécit encore jusqu’à n’être composé que de cette minuscule silhouette collée à sa poitrine dans un complexe harnais de tissu.

« Elle s’appelle Yuki, dit-il d’une voix tremblante. »

À ces mots, toute l’équipe éclata en vivats. Bien sûr, cela réveilla l’enfant qui se mit à pleurer et elle nous réduit tous au silence. Le chantier était un monde mécanique géré par des ordinateurs, régulé par les machines que nous utilisions, les combinaisons pressurisées que nous portions. Et voilà que résonnait sous le plafond bas de l’Œuf un cri si organique, si puissant et fragile à la fois qu’il semblait venir d’un autre monde complètement. Il toucha quelque chose en nous que nous ne croyons pas posséder et nous remplit malgré nous de nostalgie pour quelque chose que nous ignorions.

Le mois qui suivit, sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, notre vie s’articula autour de celle du bébé. La nuit, nous étions tous réveillés par ses pleurs et prenions des tours pour nous en occuper. Nous avions tous un jour de repos hebdomadaire différent ce qui faisait qu’il y avait toujours quelqu’un pour s’en occuper. La nouvelle se répandit à travers tout le chantier. Les autres ouvriers que nous croisions pendant nos journées nous demandaient des nouvelles de Yuki. Mamoru reçut même un appel de plusieurs journalistes de la station la plus proche, demandant à voir le bébé. Il donna même un interview, face à la caméra du salon avec Yuki dans les bras. Et bien sûr, nous étions tous autour de lui, souriant et riant à chaque fois que le bébé faisait du bruit, interrompant la question du journaliste ou la réponse de son père.

Il y avait une joie nouvelle dans l’Œuf, que nous partagions tous et que nous aurions eu peine à expliquer véritablement. Heureusement, personne ne nous demanda vraiment ce que nous en pensions. Yuki était là, simplement, et c’était pour nous une bonne chose. Le nourrisson était devenu en quelque sorte notre mascotte, à laquelle nous donnions tout notre temps libre et toute notre attention. Elle grandissait à vu d’œil, comme le chantier qui continuait de progresser. Il était immense, alors qu’elle était minuscule. Il nous nourrissait et nous lui appartenions, alors que Yuki dépendait entièrement de nous.

Malheureusement, cela n’a pas duré. Au bout d’un mois et demi, le recyclage de l’air de l’Œuf commença à dysfonctionner. Personne ne s’en rendit compte les premiers jours. Je me sentais plus fatigué qu’en temps normal, mais je mis ça sur le compte de mes nombreux réveils nocturnes depuis l’arrivée de Yuki. Ce n’est qu’après une semaine que Mamoru commença à s’inquiéter. Le temps de lancer un diagnostic dans les systèmes de l’habitat, il était déjà trop tard. Il utilisa la station médicale, mais celle-ci rendit un message d’erreur : « Non configuré pour les nourrissons ». Au milieu de la nuit, il appela le médecin d’urgence de notre secteur du chantier, mais celui-ci était occupé ailleurs. Il ne put arriver assez vite.

Rassemblés à douze dans le salon, nous sortîmes les masques respirateurs de secours. Mamoru mit le sien sur le visage Yuki et, tour à tour, chacun l’imita. La nuit fut longue et silencieuse : tout le monde écoutait la respiration rauque de l’enfant, qui essayait de pleurer, mais n’y réussissait pas tout à fait. Cela faisait une lente plainte aiguë, qui nous glaçait le sang dans la pénombre des lampes LED réglée sur la position d’économie nocturne. Les systèmes de l’habitat faisaient un bourdon régulier. On n’entendait que ça.

Le petit matin arriva. Les lampes, doucement, montèrent en intensité jusqu’à leur niveau maximum. Les écrans-fenêtres nous montrèrent un lever de soleil sur un paysage Terrien qui me fit l’effet d’une mauvaise plaisanterie. L’équipe de dépannage entra par le sas et Mamoru les supplia de l’emmener à bord de leur navette jusqu’au médecin.

« Écoute mon gars, on a pas que ça à faire. »

Cependant, Mamoru insista en lui collant presque sa fille, dont le visage prenait une teinte de plus en plus grisâtre, au visage. L’homme finit par céder, et cela eut peut-être quelque chose à voir avec les onze hommes qui se dressaient devant lui, et n’avait pas l’air de vouloir accepter une réponse négative. Mamoru s’envola avec lui, et nous partîmes au travail. Ce n’était pas son jour de repos, c’était le mien, mais je suis allé travailler à sa place. À notre retour, il n’était toujours pas là.

Une deuxième nuit se passa. Personne ne se retira dans ses quartiers. Rassemblés dans le salon, nous fîmes de notre mieux pour garder les yeux ouverts et fixés sur le sas d’entrée. Un à un, nous tombâmes endormis, bercés par le bourdon bas des systèmes de l’Œuf.

« Peut-être qu’ils les ont emmenés dans un vrai hôpital, dit quelqu’un. Il y en a un à la station Deimos. Y a une journée de voyage. Si tout se passe bien, ils seront de retour demain soir. »

On acquiesça.

« Peut-être, marmonnai-je. Oui, c’est sûrement ça. »

Mais je n’y croyais guère. Personne n’y croyait.

Sur le chantier, il y avait souvent des accidents. Nous connaissions les risques, qui étaient décrits extensivement dans nos contrats, clause après clause. Parfois, tirés par la gravité, il suffisait de prendre une mauvaise position contre la superstructure pour se casser un bras ou une jambe. Ou encore, il y avait des pluies de débris, qui ne tombait pas. Non : elles balayaient le chantier à toute vitesse, lancées sans rien pour les arrêter. Dans ces cas-là, une alarme sonnait, et on prenait abri dos à une poutre ou recroquevillé dans les grandes gaines. Le moindre fragment d’aluminium pouvait fendre une visière ; une minuscule poussière de plastique suffisait à perforer une combinaison. Quand cela arrivait, c’était la dépressurisation assurée et l’humidité du souffle qui s’échappait faisait un petit nuage gelé au-dessus de la victime. Ou encore : une soudeuse s’enrayait et répandait son liquide brûlant sur le travailleur plutôt que son travail, une scie dérapait…

Mais tous ces risques, nous les prenions en connaissance de cause. Quand on voyait les lumières rouges se mettre à clignoter dans le silence du chantier, tous les membres de l’équipe avaient peur même si personne ne l’aurait avoué. Le rythme de ma respiration s’alignait sur celui des gyrophares. Je décrochais mon élingue et je me hissais de prise en prise jusqu’à l’abri le plus proche et je m’y terrais, en espérant que la pluie ne vienne pas du côté où j’étais exposé. Cependant, dans tous ces moments-là, je savais que s’il m’arrivait quelque chose je ne le devais qu’à moi. C’était ma propre responsabilité. Par ailleurs, la compagnie qui nous embauchait n’en assumait aucune part. C’était inscrit dans nos contrats.

Mais pour Yuki c’était différent. Le bébé n’avait pas choisi d’être là, et ce malheureux dysfonctionnement, si vite réparé, auquel nous n’aurions pas accordé d’importance en temps normal pesait sur nos esprits comme une injustice terrible.

Le lendemain matin, Mamoru n’était toujours pas revenu, et nous partîmes travailler en silence. Le soir, quand nous sortîmes du sas dans le souffle de l’air sous pression, las plus encore que de coutume, il avait réapparu. Assis droit dans un fauteuil, il avait le regard fixé sur le mur-écran éteint, celui-là même ou quelques semaines auparavant nous observions la gestation de Yuki. Lentement, il tourna la tête vers nous et dans ses yeux, une lueur avait disparu. Il ouvrit la bouche et, après un instant, dit simplement :

« C’est fini. »

Il ne raconta rien de plus, mais on pouvait deviner. L’angoisse, le transport secoué dans la navette, harnaché au mur en tenant l’enfant dans ses bras contre lui. Le médecin du chantier, indifférent et excédé, qui lui avait dit qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui même et que c’était une idée ridicule, qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui même. Le moment où le bébé avait cessé de respirer pour de bon, sous les lumières éclatantes de l’infirmerie qui faisaient des ombres immenses et noires au sol et creusaient les traits de tout le monde. Puis, le départ de l’enfant pour l’incinérateur d’où il était revenu dans la minuscule urne de plastique blanc qu’il avait serré contre lui pendant le trajet du retour, l’esprit accablé par le vide plastique dans ses mains. Pour seul résultat de tant d’efforts, de tant de privations, il n’y avait que deux jours de plus sans paye, et la promesse du retour au travail le lendemain. C’était si peu, c’était tout cela.

Cette histoire, elle se joua dans chacun de nos esprits en même temps, comme un des films qu’on regardait dans l’intimité de nos cabines insonorisées. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il y avait une cabine à l’intérieur de tous, dont personne d’autre n’a la clef. Cette pièce, Mamoru nous en avait ouvert la porte et nous y avons vu son enfant, ce désir profond et fou que nous avions partagé pendant un court mois. Maintenant, nous ne pouvions plus que poser notre œil contre la serrure et constater qu’il n’y avait plus rien à l’intérieur.

Soudain, Yuri, le plus grand et le plus taiseux d’entre nous s’écria à travers sa moustache :

« Il faut qu’on fasse quelque chose ! Ça peut pas se passer juste comme ça ! C’est trop … »

Il chercha ses mots, mais ne les trouva pas. Cependant, on avait très bien compris. Un bref instant, son cri sembla réveiller Mamoru, mais un instant seulement.

Ce à quoi personne ne s’attendait, c’était que cet éclat ne soit repris. Tony, le plus vieux de l’équipe, avait peut-être cinquante ans, peut-être plus. Il n’avait plus un cheveu sur le crâne, et un dos tordu comme un câble mal roulé.

« C’est vrai ! C’est pas de ta faute si c’est la filtration qui a merdé ! C’est pas celle de Yuki !

— C’est la leur ! enchérit Kun en collant un patch de nicotine sur son bras dénudé. C’est de leur faute ! Ils ne s’occupent de l’Œuf que quand il y a un problème ! C’est de leur faute ! »

Il n’avait pas besoin de préciser qui ce « leur » désignait. Nous le savions sans l’entendre. « Eux », c’était la compagnie. C’était ceux qui nous employaient. C’était ces chefs, ces dirigeants dont nous sentions la présence et même le poids dans chaque minute de notre planning si strict. Pourtant, nous ne connaissions pas leurs visages ou leurs noms !

Même quand nous avions signé nos contrats, il n’y avait personne en face de nous. Quand j’avais pris cet emploi, il avait suffi d’une signature – une pression du pouce en bas de l’écran, et un titre de transport s’était téléchargé dans la microtablette à mon poignet. Mes compétences, mes expériences et qualifications : toutes informations l’ordinateur était allé le chercher de lui-même dans ses banques de données quand j’avais rentré mon nom.

Minh et Joao étaient amants, et se tenaient au fond de la pièce, presque accoudés au bar qui séparait le salon de la cuisine. L’un avait la main posée sur l’épaule de l’autre. C’était le seul couple officiel de l’Œuf. Il y avait peu de femmes sur le chantier, et occupe dans l’équipe, mais ce n’était pas grave. On pouvait aussi bien lutter contre l’ennui et la solitude entre hommes. Il arrivait que je rejoigne ou que l’on me rejoigne, la nuit, quand tout le monde était censé dormir et je savais que je n’étais pas le seul. À vrai dire, personne n’en avait rien à faire, tant que cela ne faisait pas de drame. Mais eux deux, c’était différent : ils avaient signé, étaient arrivés, et avaient l’intention de repartir ensemble.

« Il faut qu’on fasse quelque chose ! lança Joao.

— Oui, il faut qu’on fasse quelque chose ! » répéta Minh, d’une façon presque comique.

Un grondement d’approbation parcourut la pièce. Bien sûr, à ce moment-là, je partageais la même émotion que tous les autres. Il y avait eu Mamoru, puis il y avait eu Mamoru avec Yuki, mais là il n’y avait plus personne. Je marmonnais un « c’est vrai » comme tout le monde et je me laissais tomber sur un fauteuil.

Un silence presque gêné prit la place des éclats. On se regardait : faire quelque chose, oui, mais quoi ? Il faut dire que nous ne serions pas arrivés sur le chantier si nous avions été le type d’homme à avoir des idées brillantes. Alors pendant une longue minute, on serra le poing au bout des bras ballants, on se gratta la tête. On s’assit pour ne pas rester debout, on se releva pour ne pas rester debout. Mamoru se tenait immobile sur le canapé comme un soleil éteint : le centre de gravité de l’Œuf, mais écroulé sur lui-même. On n’osait pas s’approcher, mais il était impossible de s’en éloigner non plus.

Quoiqu’il se passe, nous étions voués à être ensemble. Douze dans un habitat, unis par un même drame : ce que nous décidions de faire, nous allions le faire ensemble, ou pas du tout. L’indignation noue les vies ensemble plus efficacement que le bonheur.

« On pourrait peut-être faire grève. »

Tout le monde se tourna vers Oliver. Mamoru y compris. C’était un type discret, Oliver. Jamais un mot plus haut que l’autre, et il ne donnait son avis que lorsqu’il était persuadé d’apporter quelque chose à la conversation. Certains prenaient ça de la timidité, mais c’était en fait du pragmatisme. Il ne voulait être impliqué de rien de plus que ce qui était absolument nécessaire.

« Faire quoi ? demandai-je.

— La grève, répéta-t-il patiemment.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’ai vu ça dans un vieux documentaire. C’est quand on décide de ne pas aller travailler pour protester. »

Il y eut quelques rires nerveux.

« Juste comme ça ? On ne va pas travailler ? C’est tout, interrogea Youri.

— Oui. Et on fait des demandes en échange de la reprise du travail.Qu’est-ce qu’on peut demander ?

— On a qu’à demander le remboursement des frais de Mamoru, proposa Tony. En compensation, je veux dire. Au fond c’est de leur faute, non ?

— C’est vrai ça !

— Et on fait grève combien de temps ?

— Bah, jusqu’à ce qu’on ait ce qu’on veut, répondit Oliver.

— Et si on l’a pas ? je demandai.

— On a le droit de faire ça ? »

Oliver haussa les épaules.

« Ils ont le droit de laisser mourir Yuki peut-être ? »

Le silence tomba de nouveau, alors que tout méditait ce dernier argument.

« Tant qu’à faire, on pourrait demander une augmentation aussi, proposa Yuri. Ça nous ferait pas de mal.

— Et plus de repos, lança Joao. On a à peine le temps de fermer les yeux qu’il faut déjà repartir sur le chantier. À ce rythme, c’est normal qu’il y ait plein d’accidents, et puis ils s’en lavent les mains.

— Peut-être qu’il faut pas demander trop. Sinon on demande trop de choses différentes, ça risque de faire confus.

— Dans le documentaire que j’ai vu, les types demandaient toujours plus que ce qu’ils voulaient vraiment, c’est comme ça qu’ils obtenaient ce qu’ils voulaient vraiment.

— C’est vrai que si on avait du matériel plus neuf, on ferait du meilleur boulot. Les batteries” de ma soudeuse ne tiennent plus et je suis obligé de faire revenir à la station de charge toutes les heures. Je perds un temps fou, et puis c’est dangereux d’autant bouger sur le chantier.

— Ma dérouleuse fait un bruit bizarre aussi.

— Et moi je n’ai plus une clef magnétique valable ! »

Le barrage était ouvert : toutes les revendications se répandirent dans l’Œuf en même temps. De onze bouches à la fois sortirent des complaintes jamais dites jusque là : la pause de midi qui était trop courte, les heures de travail pas assez. Les rations étaient trop chiches, les patchs de nicotine synthétiques trop chers. Les portes des cabines ne fermaient pas correctement, les matelas des couchettes étaient défoncés. On avait mal au dos, la migraine, les épaules grinçantes, les poignets fragiles. Ce fut un flux de doléances comme l’Œuf n’en avait jamais connu, dont la plupart commençaient ou se terminaient par « je ne peux pas travailler comme ça ». C’est une justification, une excuse : un moyen d’invalider les éventuelles accusations de fainéantise. Au début, on regardait ses pieds en parlant, par peur d’être jugé ou de passer pour un tire-au-flanc. On avait mauvaise conscience à se plaindre, parce que nous étions tous dans la même situation. Justement : chacune des revendications, les autres les partageaient. Tous dans le même Œuf, sur le même chantier.

Nous mettions au grand jour nos souffrances communes. Je me demandai si les autres équipes les partageaient aussi, mais nous ne les connaissions pas. Il y avait des centaines d’hommes et de femmes sur le chantier, mais ils étaient une idée lointaine et tout aussi dénuée de face que la compagnie. C’était autant de silhouettes au loin.

Pendant que l’équipe déroulait la liste de ses plaintes, Oliver s’était avancé au centre de la pièce.

« Et toi, Mamoru, qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il. »

L’intéressé cligna des yeux et tourna, lentement, la tête vers celui qui lui avait parlé. Il semblait se réveiller d’un sommeil profond.

« D’accord. On fait la grève. »

Oliver se retourna vers les autres.

« Il faut voter. Qui est pour ? »

Douze mains se levèrent.

Le restant de la soirée, et la majorité de la nuit, nous l’avons passé à écrire une déclaration de grève. « Notre manifeste » comme l’appelait Oliver. Il fut rédigé sur la grande tablette du salon, et enregistré en vidéo sur la station de com, pour l’envoyer au matin.

C’était ceci :

Déclaration de l’équipe de l’Œuf 6B-6.

À cause de l’inaction des services techniques et médicaux du chantier, notre collègue Mamoru a perdu son bébé. Cet enfant, c’était un investissement considérable en temps et en argent. Il nous paraît que la Compagnie n’a pas fait tout ce qui était dans son possible pour assurer la survie de l’enfant. Puisqu’il n’y a rien dans le règlement de l’Œuf qui interdit d’y accueillir son enfant, nous accusons la Compagnie de négligence.

C’est pourquoi nous avons décidé, par vote, de ne pas reprendre le travail aujourd’hui et tant que la Compagnie n’aura pas remboursé à Mamoru les frais que l’enfant lui a coûtés. Les deux jours où il ne lui a pas été possible de travailler à cause de la santé du bébé lui seront également payés.

Par ailleurs, pour des questions de sécurité et de qualité du travail il nous semble qu’un deuxième jour de repos par semaine est nécessaire, ainsi qu’une réduction d’une heure de la journée de travail. Si nous sommes moins fatigués, nous risquons moins de faire des erreurs et de provoquer un accident. Au vu du danger dans lequel nous place le chantier, il nous paraît raisonnable de demander l’augmentation de notre salaire de dix pour-cent.

Nous ne reprendrons le travail que lorsque ces conditions seront remplies.

L’équipe de l’Œuf 6B-6

Ce message, on l’envoya à l’adresse du responsable du chantier, dont nous n’avions que l’adresse informatique. Même pas un nom. Ensuite, il y eut un bref débat sur la pertinence de le rendre public.

« L’envoyer aux autres Œufs, à la limite, je veux bien comprendre, dit Perez. Ils font le même boulot que nous, ça peut les intéresser. Mais le reste ?

— Oui, vous croyez vraiment qu’ils en ont quelque chose à faire, à la station Deimos ou sur Mars ?

— Ou sur Terre ? renchérit quelqu’un, ce qui déclencha une cascade de rires nerveux. »

Effectivement, on voyait mal comment notre histoire pouvait intéresser les Terriens. Nous nous les représentions assis sur les terrasses d’immenses tours de verre dont les fondations baignaient dans les eaux toujours montantes de l’océan. Là-bas, dans le confort de leur atmosphère, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien penser de douze tireurs de câble, perdus dans le vide entre deux planètes ?

« Au pire, ils s’en fichent et c’est tant pis. Au mieux, ça les intrigue et c’est que du bon pour nous. Plus on parle de nous, plus on a de chances de réussir, insista Oliver. »

Sans attendre de réponse, il appuya sur l’écran et lança l’upload du message sur le réseau public. C’est, après tout, notre seul moyen de communication avec l’extérieur du chantier. Pour des gens qui passaient leurs journées suspendus au milieu du vide du système solaire, nous avions fortement l’impression de ne pas en faire partie.

Il n’était même pas l’heure de commencer notre service. En silence, nous regardions l’horloge numérique de l’habitat. La sonnerie du réveil se fit entendre, aiguë et délicate comme le tintement des tiges de microalu qui garnissaient et consolidaient les gaines que nous connaissions si bien. Elle était si discrète et si familière qu’en temps normal, il ne nous semblait même pas qu’elle existât. Ce matin-là, nous ne dormions pas, nous n’étions pas dans nos couchettes : c’était comme si nous l’entendions de nouveau pour la première fois. Vingt minutes plus tard, les chiffres de l’horloge changeaient de couleur pour passer du vert au rouge.

C’était l’heure à laquelle nous devions nous diriger vers le sas. Nous avions ensuite cinq minutes pour enfiler nos combinaisons, sceller sur nos têtes les casques aux visières réfléchissantes sans oublier de vérifier sur l’écran incrusté dans la manche droite que le scaphandre entier ne présentait pas de défaut : déchirure ou fissure.

Pendant ce temps-là, l’Œuf s’était silencieusement dirigé vers notre section du chantier. Les barres-guides s’étaient étendues jusqu’à notre station. Il fallait y accrocher nos fixations magnétiques, et quand le sas extérieur s’ouvrait nous y tenir fermement alors que l’air se vidait autour de nous et voulait nous projeter à l’extérieur. Ensuite, nous prenions notre élan et flottions droit à travers les quelques mètres de séparation. L’aimant glissait le long de la barre-guide avec nous, à l’extrémité du cordon qui, pendant ces quelques secondes de propulsion dans le vide, était la seule chose qui nous rattachait au chantier.

Mais ce matin, personne n’entra dans le sas. Les chiffres devinrent rouges, se mirent à clignoter puis, quand le capteur de pression dans le sas détecta qu’il n’y avait toujours personne, une sonnerie nouvelle remplit l’habitat. Cette fois-ci, c’était une déflagration au timbre pauvre et étroit. Ce n’était pas un son humain : c’était le hurlement d’un système informatique qui constatait une défaillance. Pire : une désobéissance au plan. Quelques-uns d’entre nous s’étaient endormis. Ils ouvrirent les yeux en sursaut. Machinalement, ils se levèrent et se dirigèrent vers la porte, au-dessus de laquelle une lumière rouge clignotait maintenant. On les arrêta, on leur secoua les épaules et il y eut quelques éclats de rire nerveux quand ils se rendirent compte de ce qu’ils étaient en train de faire.

« Et bien, s’ils n’avaient pas vu le message jusque là, ça au moins ça risque d’attirer leur attention, fit Joao.

— Ouais, s’ils sont réveillés, répondit Yuri avec du mépris dans la voix. »

À de nombreuses reprises, il avait vanté son refus d’obéir à quelqu’un qui arrivait plus tard que lui au travail, quelqu’un qui n’avait pas gagné le droit de lui commander par une plus grande compétence à son poste que la sienne. Par chance, le réseau qui régissait le chantier ne dormait jamais.

La sonnerie cessa en même temps que les flashs rouges. Un instant, l’intérieur de l’habitat était un enfer de lumières rouges et d’ombres déformées, le suivant il avait retrouvé ses murs blancs et stériles, son éclairage diffus et uniforme. Je m’approchai d’un écran et affichai la caméra de l’intérieur du sas. Les barres-guides étaient toujours rétractées, invisibles pour qui ne saurait pas où elles étaient. Il n’y avait pas de caméra à l’extérieur de l’Œuf et ses mouvements étaient imperceptibles pour qui était à l’intérieur. On ne pouvait que supposer que nous étions toujours à quelques mètres seulement de la superstructure : à cette heure-ci, le seul habitat à ne pas s’être éloigné, sa cargaison d’ouvriers déchargée.

« Et maintenant ?

On attend, répondit Oliver, qui s’assit et croisa les bras devant lui. »

Au bout de deux dizaines de minutes, les premiers signes d’impatience commencèrent à se montrer : on craquait ses doigts, on tapait du pied, des doigts sur la table. On soupirait, on s’étirait, on marmonnait. Au bout d’une demi-heure, les deux tiers d’entre nous dormaient. Je fermai les yeux et ne les rouvris que pour entendre Minh s’exclamer :

« Je sais bien qu’il n’y a pas que nous sur le chantier, mais là ça en devient vexant ! »

Je regardai l’horloge : cela faisait maintenant plus de deux heures que nous aurions dû être au travail. Toute l’équipe était disséminée à travers le salon, plus ou moins endormie. Seul Oliver n’avait pas bougé : il était assis dans la même position, bras croisés. Aux plaintes, il répondait encore et encore :

« Attendez. Ça va venir. »

Il ne se passa pas plus de dix minutes avant que les événements ne lui donnent raison. Une troisième sonnerie se fit entendre. Celle-ci, musicale et doucereuse, nous la connaissions aussi : c’était un appel à la station com. Oliver se leva tout droit et en deux pas, il fut la main sur la station. Il jeta un œil à l’écran et se retourna vers nous :

« Il n’y a pas de nom, évidemment. »

Il accepta l’appel. L’écran resta noir : on avait désactivé l’image de l’autre côté de la communication. Une voix homme, croassante mais ferme, se fit entendre :

« Station 6B-6, y a-t-il un problème ?

— Non, aucun problème, répondit Oliver.

— L’habitat présente-t-il un dysfonctionnement ?

— Aucun dysfonctionnement.

— Une panne ?

— Non plus. »

De l’autre côté, on se détourna du micro. Il y eut quelques marmonnements indistincts. Visiblement, notre interlocuteur n’était pas seul non plus.

« Station 6B-6, reprit la voix. Nous avons bien reçu votre message.

— Très bien, asséna Oliver d’une voix égale. Il n’y a pas de panne. Nous ne reprendrons le travail que lorsque nos conditions seront remplies.

— Station 6B-6, vous avez dix minutes pour être en position dans le sas. Autrement, nous devrons vous considérer en rupture de contrat.

— Non.

— Si vous obtempérez nous considérerons tout l’incident comme oublié, y compris la tentative de déstabiliser l’intégralité du chantier avec votre message sur le réseau.

— Non, » répéta Oliver.

Dans la pièce, on murmurait notre refus aussi. Je secouai la tête de gauche à droite. Le ton de l’homme, si c’en était vraiment un et non une voix de synthèse issue de l’ordinateur, était monté régulièrement. Légèrement tremblante, elle avait pris des accents d’autorité. Malheureusement, nous n’étions pas d’humeur à recevoir des ordres.

Mamoru s’était levé et répétait « Non ! » plus fort que tous les autres.

Oliver, quant à lui, souriait carrément. Il paraissait avoir grandi de plusieurs centimètres. Il rayonnait d’une énergie nouvelle. On aurait dit que c’était l’occasion qu’il avait attendue toute sa vie, lui qui n’avait jamais été, jusque là, le centre de l’attention.

« Nous avons décidé de ne pas reprendre le travail tant que vous n’aurez pas répondu à nos demandes. C’est tout.

— Station 6B-6, continua la voix comme si de rien n’était, si vous n’assumez pas vos postes immédiatement, nous serons obligés de … »

Avant que la voix n’ait pu terminer sa menace, la station sonna de nouveau. Nous avions un autre appel. Avec un grand sourire, Oliver se retourna vers nous :

« C’est l’Œuf 6B-12 !

— Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? demanda Yuri.

— Je ne sais pas.

— Bah alors réponds ! m’exclamai-je. »

La voix de la compagnie disparut, et l’écran afficha une pièce exactement semblable à notre salon, peuplée de douze visages comme les nôtres.

« Salut les 6B6 ! fit l’un d’entre eux. On a bien reçu votre message et on est avec vous ! Pas vrai ? »

Les douze dans l’écran éclatèrent en acclamations : « La grève ! La grève ! » .Je me mis à rire. C’était la première fois que nous les voyions, que nous parlions à ces gens ! Tout d’un coup, nous n’étions plus seuls. L’écran se scinda en deux et dans la partition nouvelle, il y eut soudain douze visages supplémentaires.

« La 7C-8 est avec vous aussi ! »

Ce fut Mamoru qui cria le premier. C’était plus qu’un cri de joie : c’est un rugissement. Un cri de guerre. Frénétiquement, il commença à battre des mains, et comme un seul homme trente-cinq paires de mains s’ajoutèrent à la sienne. Dans le salon, c’était un vacarme à faire mal aux oreilles, un fouillis de claquements qui résonnaient plus fort les uns que les autres contre les parois anonymes de l’Œuf. Il n’y avait pas eu autant de bruit et de vie ici depuis le jour où nous avions appris la naissance de Yuki. En dessous, loin en dessous, enterrée, la voix de la Compagnie tentait tant bien que mal de faire entendre ses imprécations, mais personne ne les écoutait. Personne ne les entendait plus.

Il était maintenant huit heures passées de vingt-cinq minutes.

Il n’y eut pas de nouvel appel de la compagnie avant midi. Dans l’entre-temps, deux équipes supplémentaires nous contactèrent pour nous dire qu’elles étaient avec nous. La première excitation était passée : plutôt que des vivats, leur adhésion reçut une profusion de remerciements de la part, surtout, de Mamoru. Maintenant qu’il avait ouvert les yeux, il paraissait habité d’une énergie plus forte encore que celle d’Oliver. Celui-ci avait pris les choses en main avec beaucoup d’autorité, et on lui obéissait de bonne grâce : il avait l’air de savoir ce qu’il faisait. On fit donc l’inventaire des provisions de l’Œuf, et on décida tout de suite d’un rationnement. Après tout, on ne savait pas combien de temps notre isolement durerait.

À côté de lui, Mamoru était un brasier. Collé à l’écran com, il parlait d’une voix forte en faisant de grands gestes. Il brandissait devant la caméra un des habits de Yuki, comme un fétiche : la raison de tout. Une petite pièce de tissu de quelques centimètres de côté : la preuve des bonnes raisons de la grève.

Au milieu de la matinée, des journalistes commencèrent à nous contacter.

« Ils ont pas mis longtemps, commenta Yuri. »

Il y en eut un, puis un deuxième : bien vite, cela fut une succession ininterrompue de visages nouveaux, dissimulés ou non. Ils voulaient tout savoir : qui nous étions, ce que nous faisions, ce que nous voulions. Oliver se planta devant la caméra et répéta les mêmes réponses aux mêmes questions. En fait, il se borna à réciter le manifeste.

« Je ne sais pas si on doit les laisser s’intéresser de trop près à toi, dit-il à Mamoru. Ça risquerait de détourner l’attention de la grève. »

La voix de Mamoru s’éleva toute de suite. Il brandit devant Oliver l’habit, serré dans sa main comme un chiffon, sous des phalanges blanchies aux ongles rongés.

« T’as peur que ça, ça détourne l’attention ? s’écria-t-il. Tu parles depuis des heures, et t’as déjà peur qu’on te regarde pas assez ?

— C’est pas ça ! fit Oliver, exaspéré. Bien sûr que ce qui est arrivé à Yuki est important, mais on est plus tous seuls maintenant ! Il y en a d’autres avec nous, tu comprends ? C’est plus grand que toi, que moi, ou même Yuki. »

Mamoru secoua la tête, inflexible :

« Je ne vais pas arrêter de parler de ma fille. Si on me pose des questions, je réponds. C’est comme ça, et puis c’est tout.

— C’est vrai ! dit quelqu’un. C’est pour Yuki qu’on fait ça.

— Comme vous voulez, fit simplement Oliver. »

Puis, il se tourna vers les coms, qui sonnaient à nouveau. J’étais juste à côté de lui, et je fus le seul à l’entendre murmurer :

« Et range ce truc, tu vas passer pour un fou … »

Cela s’adressait bien sûr à Mamoru, qui n’avait rien entendu. Cela me plongea dans une grande confusion, et malgré moi, je ne pus m’empêcher de frissonner en le regardant : c’est vrai qu’il avait maintenant le regard un peu fou. Peut-être Oliver avait-il raison : peut-être que ce n’était pas le visage que nous aurions dû montrer pour être pris au sérieux. Toute l’émotion de Mamoru était justifiée, et personne dans l’Œuf n’aurait même pensé à la nier : chacun en ressentait une partie, un écho. Mais peut-être que c’était trop d’un coup, trop pour être public, trop pour être ce que le réseau risquait de retenir : l’homme au regard un peu fou qui avait perdu son enfant sur le chantier d’un croiseur de ligne.

Peut-être qu’il fallait garder la tête froide et tenir un discours froid et clair. C’est ce que fit Oliver ce matin-là, encore et encore. Et cela marchait ! De minute en minute, on découvrit que l’on parlait de nous sur le réseau, de plus en plus. Des gens de toutes les stations et même des deux mondes postaient des messages d’indignation et d’encouragement. Cependant, les craintes d’Oliver semblaient se réaliser : personne n’évoquait la grève. Les articles des journalistes parlaient « d’action », de « révolte », les réactions allaient de la compassion à au dédain, de la solidarité au mépris. Tout le monde ne parlait que de Yuki : jamais de la grève, jamais des demandes que nous avions formulées. Oliver avait raison : ce n’était pas, au regard du réseau, l’histoire de travailleurs qui contestaient leurs conditions, mais celle d’un homme et de sa fille. Et bien sûr, il se trouvait des gens pour rejeter la faute sur Mamoru. « Mais quelle idée ! » disait quelqu’un. « S’il est assez bête pour amener un enfant sur un chantier pareil, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même ». Ces réponses-là, Mamoru ne semblait même pas les voir et Oliver y faisait face en secouant la tête.

Cette effervescence se répandait à l’intérieur du salon comme un courant d’air à travers une fenêtre ouverte. Nous réagissions à chacun des articles, on faisait silence devant chaque vidéo. Nous commentions les commentaires, réagissions aux réactions. Par le truchement réseau, nous devenions nous aussi des spectateurs de nous même. Nous nous voyions par les yeux des autres et sans que nous nous en rendions compte notre histoire devenait pour nous-mêmes ce qu’elle était pour les autres.

À midi, les coms sonnèrent de nouveau et toutes les images de l’écran s’effacèrent pour ne laisser que le fond uniformément noir que nous connaissions. La compagnie avait pris le pouvoir sur nos communications.

« Les Œufs 7C-4 et 8 ont repris le travail, dit la voix, sans autre forme d’introduction. »

Le silence se fit d’un coup dans l’habitat. Tous les regards se tournèrent vers Oliver. On ne savait quelle réaction avoir, alors on attendait la sienne.

« C’est leur décision, répondit-il froidement. Ce n’est pas la nôtre. »

De l’autre côté, l’homme se détourna, et quelques murmures indistincts plus tard, il décréta :

« Si vous ne reprenez pas le travail, nous serons forcés de prendre des mesures drastiques. Votre… caprice donne une mauvaise image du chantier et de la Compagnie dans son ensemble. Il pourrait avoir des conséquences que vous ne pouvez pas imaginer. »

Le visage de Oliver se referma sous un voile de résolution froide.

« Très bien. »

Puis il coupa la communication d’un geste qui se voulait résolu. Cependant j’étais près de lui, et j’avais pu voir que sa main tremblait à peine. Si je l’avais remarqué, sans doute que les autres aussi. Oliver reprit, comme si de rien n’était :

« Il bluffe. »

Mais tout le monde avait pu entendre l’hésitation dans sa voix, si légère soit-elle. Personne ne répondit rien. Yuri tenta d’appeler le 7C-4, mais les coms ne réagirent pas à ses commandes. L’écran resta obstinément noir. Nous étions maintenant coupés du reste du chantier, coupés du réseau, coupés du reste du système solaire.

C’est à ce moment-là que les lumières s’éteignirent dans l’Œuf.

Rendus efficaces par des dizaines d’exercices et de simulations, on s’attela à vérifier que le courant était coupé dans toutes les cabines, que le sas d’entrée était toujours verrouillé et on distribua les respirateurs. Ainsi harnachés, nous nous assîmes un peu partout dans le salon, certains à même le sol. Personne ne dit rien, car il n’y avait rien à dire. Dans l’obscurité, toute notion de temps disparut. Les horloges numériques étaient aussi éteintes que les lampes qui les éclairaient. Petit à petit, les signes de la fatigue et de l’ennui se firent entendre : les frottements répétés, les tapotements mécaniques des pieds sur le sol, les bâillements.

À partir de ce moment, tout était déjà fini et même si personne ne le disait, nous le savions.

Au bout de deux heures peut-être, le ronronnement de l’air conditionné cessa. D’un seul geste, on alluma les respirateurs et il n’y eut plus pour briser le silence que nos souffles déformés, saturés par les appareils.

Soudain, le mur-écran revint à la vie et l’image du chantier s’y imposa dans toute sa largeur. Au milieu du cadre, minuscule un Œuf se découpait, blanc luisant sur l’immensité géométrique et argentée du chantier. Doucement, la caméra avança et l’Œuf grossit jusqu’à ce que nous puissions distinguer ses marquages : c’était le 6B-12. Le premier à avoir décidé de faire grève avec nous. Tout le monde se serra autour de l’écran et bien vite, la curiosité laissa sa place à l’horreur.

Dans le silence effroyable du vide et de la vidéo, le sas s’ouvrit et nous vîmes de l’air s’en échapper en épais nuages. Logiquement, tout l’air devait être évacué du sas avant que la porte extérieure ne s’ouvre, pour éviter justement que l’atmosphère intérieure ne soit évacuée, perdue à jamais, dans le vide.

« C’est pas normal, il doit y avoir un problème.

— Pourquoi est-ce qu’ils nous montrent ça ? »

La question ne s’adressait pas à moi, ni à personne en particulier, mais je secouai la tête quand même, en signe d’incompréhension. J’avais le regard rivé sur l’écran, et rien n’aurait pu me détourner de ce qu’il se passa ensuite. La caméra continua d’avancer : elle décrivit une courbe autour de l’Œuf, traversant les nuages d’air humide et gelé. Des formes longilignes commençaient à sortir du sas. Elles étaient de tailles et de formes variées. Avant même que la caméra ne soit assez près pour avoir une certitude, nous avions compris en voyant l’une d’entre elles bouger. Ce mouvement régulier, c’était un bras. Cette courbe brisée, ce petit assemblage géométrique, c’était un coude plié, suivi d’un bras, d’une main qui tentait du mieux qu’elle le pouvait de protéger une bouche tandis que onze autres s’ouvraient et se fermaient en silence. Des cris que personne n’entendrait.

« Mais… pourquoi ? demanda doucement Mamoru. »

Mais personne n’avait de réponse satisfaisante à lui donner. C’était une cruauté que nous ne pouvions pas comprendre. Comment justifier un tel acte ? Et de nous le montrer ?

« Il faut montrer ça à quelqu’un, dit Oliver. On peut pas les laisser … »

Du regard, il chercha sur nos onze visages du soutien, mais tout le monde voyait qu’il n’y croyait pas. Il était maintenant tout aussi dépassé que nous. Certainement que le documentaire qu’il disait avoir vu ne parlait pas de ça. Il s’attendait à quelque chose d’héroïque, mais au fond nous n’étions que douze types au milieu du vide et, comme la Compagnie venait de nous le rappeler, notre survie dépendait de sa bonne volonté.

« Mais qui ? dit Minh.

— Et comment ? continua Joao. »

Comme pour ponctuer ses paroles, l’écran redevint noir. Oliver ouvrit la bouche, mais non, il n’avait pas de réponse, pas de solution. Au fond du salon, quelqu’un se mit à pleurer.

Quant à moi, je ne pouvais m’empêcher de voir les visages de ceux du 6B-12, criant dans le vide encore et encore. Je pouvais sentir sur moi le même froid que celui dans lequel la Compagnie les avait jetés. C’était elle qui avait le réseau, elle qui avait les sas, elle qui avait l’air. Elle qui nous avait. Quand la porte du sas s’ouvrit, éclairée de lumières rouges d’alarmes, j’avais compris. Je courbais les épaules. Quand la voix retentit à nouveau, pour nous annoncer que nous avions deux minutes pour entrer, pour accepter de reprendre le travail ou bien nous subirions le même sort que les autres, j’avais déjà pris ma décision.

« À quoi bon ? pensai-je. » Ce n’était que quelques mois de plus. Plutôt continuer comme si de rien n’était que mourir d’asphyxie avec pour toile de fond les étoiles, ou plutôt les lumières brillantes du chantier qui les cachait à tous les regards. Non : je ne voulais pas mourir, tout simplement. Je posai le premier pied dans le sas, et je me retournai vers les autres. J’avais la gorge serrée, et je posai mon regard au milieu de la pièce. Je fis de mon mieux pour ne regarder personne en particulier, et surtout pas Oliver ou Mamoru.

« Bon, on aura essayé, dis-je simplement. »

Puis je rentrai dans le sas et, avec la force et la précision de l’habitude, je m’équipai de ma combinaison. En silence, l’un après l’autre, tous rentrèrent dans le sas et m’imitèrent. Je fis tout mon possible pour ne pas entendre les respirations lourdes et les soupirs ; pour ne pas voir aussi les expressions abattues.

Cependant, j’eus le cœur serré en voyant le visage défait de Mamoru, où l’étincelle avait de nouveau disparu. Oliver, comme s’il n’avait jamais parlé, comme s’il ne nous avait jamais entraînés à sa suite, se tut. Cependant, je crus l’entendre marmonner une dernière fois :

« On n’a quand même pas fait tout ça… »

Mais sa visière se referma avant qu’il ne termine sa phrase et c’est je crois, la dernière fois que je l’entendis prononcer un mot. Le bourdonnement de l’air recyclé et les lumières se remirent en marche alors que le sas se verrouillait sur l’habitat. Tout le monde eut un frisson lorsque l’air se mit à s’évacuer et que le sas s’ouvrit sur le labyrinthe géométrique du chantier. Bien sûr, nous nous attendions à moitié à être projetés dans le vide sans autre forme de procès.

Mais non : nous étions les premiers. Nous ne pouvions pas simplement disparaître. Le 6B-12 était un avertissement à notre égard. Le 6B-6 serait un exemple pour tous les autres. J’eus soudain la nausée en pensant à douze qui étaient morts à cause de nous. C’était un sort cruel, mais d’une cruauté froide et calculatrice. Inhumaine.

Bien entendu, il fallait que nous nous sentions responsables. Coupables. C’était cette culpabilité, à parts égales avec la peur pour ma propre vie, qui me faisait reprendre le travail.

Je glissai le long de la barre-guide, suspendu au milieu du vide par un simple crochet. À ce moment, j’aurais presque pu couper le fil dans l’espoir de tomber. J’aurais pu disparaître, perdu ou mort comme les autres. Mais il n’y avait pas de gravité sur le chantier, rien sur lequel pousser pour changer de direction. Je n’aurais fait que conserver ma force et mon mouvement : je n’aurais pu aller ailleurs que là où la barre guide m’amenait. Là où elle m’amena, aussi froide et rectiligne que l’esprit qui éteignait douze vies pour en remettre douze autres au travail.

Et au travail, nous nous y sommes remis. Les gestes étaient tellement inscrits dans la mémoire de nos muscles, tellement évidents et certains que c’était presque un soulagement de les retrouver. C’est presque comme si le froid du métal et le poids des gaines électriques nous avaient manqué. En quelques minutes, les événements des deux derniers jours avaient disparu de mon esprit. Chassés par l’immédiateté et la concentration du travail manuel, ce n’était qu’une vague idée dans le fond de ma tête. Quelque chose qui avait compté, mais il y a tellement longtemps… Comme ceux qui nous avaient crié leur soutien depuis le confort du réseau, déjà j’oubliais.

Je noyai ma peur et ma culpabilité dans le confort du travail.

Tout d’un coup, les gyrophares le long de la poutre centrale se mirent à tourner et la lumière rouge berça le chantier avec une régularité rassurante. Je savais ce qu’il me restait à faire : je me commençais à me hisser jusqu’à l’abri le plus proche. Je choisis un recoin qui me semblait assez bien protégé : entre la paroi d’une coursive et une des poutrelles qui soutiendraient la coque du vaisseau. Bien sûr, je n’avais aucun moyen de savoir de quel côté venait le danger, j’étais ainsi protégé de trois côtés à la fois. C’était aussi bien qu’autre chose.

Recroquevillé contre la coursive, je croisais les bras et pris mon mal en patience. Je cherchai les autres du regard, mais ne vis personne. Ils devaient s’être dissimulés comme moi. Je dus m’endormir un bref instant, car je ne rouvris les yeux que lorsque je sentis un poids sur moi. Avec un cri, je repoussai la masse sans la voir. Sous la force de mon coup, elle tourna sur elle-même, et je me rendis compte que c’était une forme humaine.

Il y avait un visage, bleui par le froid et l’asphyxie. Il y avait des yeux, surmontés de cils couverts de givre et surtout, fixés sur les traits à jamais, une expression d’horreur et de compréhension très claire de ce qui venait de lui arriver.

Seul dans mon recoin, seul dans ma combinaison et dans mon casque, je hurlai, encore et encore, à la face de ce mort qui avait dérivé jusqu’à moi. Incapable de le repousser comme de me détourner, la nausée eut le meilleur de moi quand, sur le visage de l’homme, vinrent s’imprimer les traits du cadavre par lequel tout avait commencé. Sur ce corps rigide et adulte apparurent les yeux de Yuki, l’enfant que la Compagnie avait fait mourir aussi certainement qu’elle avait jeté ces douze-là dans le vide. Cependant, je ne pouvais plus accuser personne d’autre. Ce cadavre qui refusait de s’éloigner de moi, c’était la preuve – s’il en fallait une – que je ne connaissais qu’un seul coupable : moi-même.

Octobre 2016

 

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