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À propos de « À demain mon amour »

Il y a une scène saisissante dans le film de Basile Carré Agostini.

Elle a lieu en 2018. Le réalisateur, unique opérateur de prise de vue du film, suit le couple de sociologues à la retraite Monique et Michel Pinson-Charlot (« Je suis le charlot, elle c’est le pinson » dixit Michel) à travers les beaux quartiers de Paris, en plein cœur d’une des manifestations les plus spectaculaires du « mouvement » des gilets-jaunes. Les avenues parisiennes sont remplies de décombres, de fumigènes. Les deux sociologues vont à travers le désordre, l’une le carnet à la main, l’autre attiré plus attiré par l’événement que son âge et sa santé ne lui conseilleraient.

Dans un restaurant – nomme l’Avenue, je crois – des clients déjeunent comme si de rien n’était, buvant des vins à « 1500 euros la bouteille ». Des manifestants s’approchent contre la baie vitré et cherchent à attirer l’attention deux clientes, qui font de leur mieux pour les ignorer. Des rideaux sont tirés, mais ils sont trop fins pour bien masquer la vue. Une manifestante dégaine son téléphone portable et filme les personnes attablées, mi-rigolarde mi-choquée, et re mi-en colère derrière. On croit distinguer à travers les vitres épaisses que l’une des clientes cherche à se masquer le visage de la main. Quelques minutes plus tard, lors d’une autre manifestation, un « gilet-jaune » mange, attablé à la terrasse du même restaurant, vide maintenant, des wraps industriels qu’il lève pour les montrer à la caméra, avec un grand sourire.

Cette scène fait un double écho.

Le premier, le plus évident, est avec l’une des toutes premières séquences du film, durant laquelle on suit une professeur de lycée et ses élèves qui visitent le même arrondissement chic. Ils notent les enseignes des magasins, le prix d’une paire de « sandales de plages », d’un « sarouel » : « 1300 euros, je travaille à Leclerc, c’est ce que je gagne en un mois ! » remarque l’une d’entre elle. Le groupe s’attire des regards, des questions des habitants et usagers du quartier auquel on ne voit que trop bien qu’ils n’appartiennent pas. De par leur habillement, bien sûr, par leur accent, leur ton de voix, mais purement et simplement par leur posture, par leur corps. C’est ce que leur fait remarquer Monique Pinson-Charlot, quelques minutes plus tard, au milieu d’un square. Les sociologues sont venus à la rencontre des adolescents, qui rejouent en miniature le travail que les époux ont mené trente ans durant.

« Il faut toujours rester droit, dit-elle. C’est pour ça qu’on ne vous a pas fait asseoir, alors que vous avez passé la journée à marcher. Ici, tout est contrôlé, et le corps surtout. Il faut toujours rester bien droit. »

Elle leur prédit ensuite que quelque chose aura changé en eux après ce jour, qu’ils seront irréversiblement bouleversés par la violence symbolique dont ils ont fait l’expérience.

Le second écho est plus diffus. Les gilets-jaunes qui observent les bourgeois incrédules de ce qui se joue en dehors du restaurant, c’est comme un retournement de siècles de domination par le regard. Du Valmont des Liaisons dangereuses qui va faire la charité à ses paysans pour impressionner Mme de Tourvel, à l’épouse du directeur de la mine qui fait visiter le coron du Voreux à ses amis dans Germinal, sans oublier les zoos humains des expositions « coloniales » ou « universelles », la bourgeoisie a depuis longtemps pris l’habitude de contempler la misère qu’elle déclenche, celles et ceux contre laquelle elle use de son pouvoir. Elle « visite » la pauvreté comme n’importe quel lieu touristique. La bourgeoisie pratique le tourisme de la misère. Le reste du temps, il s’agit comme l’expliquent les Pinson-Charlot d’une (bonne) société séparée, séparatiste, qui ne jette même pas un regard à « ceux qui ne sont rien », les « invisibles ». Ils sont, comme le dit un des lycéens sur « une autre planète. »

Voilà (entre autres) ce que donne à voir, ou plutôt à deviner sans jamais pouvoir le montrer, À demain mon amour : ce monde de l’autre côté de la vitre, indifférent et impassible. Ces hommes et ces femmes qui, alors que des détonations retentissent au milieu de la foule assemblée sur les Champs Élysées, alors qu’on perd des mains et des yeux, se resservent du vin.

Le film est disponible en DVD et en VOD sur le site de Jour2fête :
https://jour2fete.com/film/a-demain-mon-amour/

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