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Comment devenir écrivain ?

La question n’est pas d’écrire ou non. La question n’est pas de ce qu’on l’écrit ou du genre que l’on pratique (quoique…). Il ne s’agit pas de posséder, de cultiver ou même d’acquérir la capacité de mener à bien l’écriture concrète d’une nouvelle, d’un roman, d’un poème ou d’un article avec une intention, un début, un milieu et une fin selon des modalités formelles en accord avec l’intention première. Nombreux sont celles et ceux qui écrivent, d’une manière ou d’une autre.

Imaginons même une société ou chacun écrit, en permanence, sur tous sujets, de toutes les manières possibles. Selon l’acception courante du mot « écrivain » (Le Robert nous donne « Personne qui compose, écrit des ouvrages littéraires » et indique « auteur » comme synonyme, ce qui n’aide pas beaucoup), chacun des membres de cette société serait un écrivain. Tout cela serait parfait si l’esprit ne cherchait pas toujours à établir une hiérarchie. Dans ce pays des écrivains, il y aurait donc de « bons écrivains » et de « mauvais écrivains ». Pas plus, pas moins.

Quittons cette société littéraire pour revenir dans notre situation matérielle. Chez nous, certains écrivent. On les appelle également des écrivains. Pourquoi ? Pour avoir le privilège d’être affilié à l’Agessa (et être donc reconnu comme « professionnel ») il faut attendre un palier de revenus tirés de l’exploitation commerciale de ses écrits. Selon ce critère, devenir écrivain signifie donc une certaine adéquation avec les réalités du « marché du livre ». De même, un plombier professionnel est un plombier qui marchande ses qualifications, que l’on paye pour ses services (et qui paye ses factures, consomme, grâce aux fruits de son travail).

Selon ces termes, pas grand monde n’est écrivain. Chacun sait que, pour une immense majorité des écrivains, la littérature n’offre au mieux qu’un revenu secondaire. Mais quid alors des dizaines d’exemples d’écrivains miséreux qui garnissent l’histoire littéraire ? C’en est même devenu un topos, un lieu commun, parfois romantisé. Ils deviennent justement écrivains lorsqu’ils rencontrent le succès. Ou l’inverse, on ne sait plus.

Peut-être alors que d’autres critères que ceux purement économiques viennent jouer dans la définition d’un écrivain. De là vient la querelle des « édités » et des « auto-édités ». Le « circuit traditionnel » (lieu commun du capitalisme, celui de se prétendre tradition, pour ne pas dire « état de nature ») possède encore le pouvoir de « sacrer » des écrivains. Est écrivain qui est publié à compte d’éditeur. Ce pouvoir, « l’auto-édition » vient le lui contester. Il faut laisser de côté une minute les egos et les attaques ad hominem pour se rendre compte qu’il s’agit là d’une guerre de légitimité plus que de pourcentage. Un « auto-édité » se veut autant « écrivain » qu’un « édité ». En vérité, et sans le savoir, il n’a pas tort. En rien, l’auto-édition via plateformes (celles qui commencent en A. ou en W. , pour ne citer qu’elles) ne fait que perpétuer et rejouer différemment ce pouvoir de sacrement. En revanche, afin de se débarrasser de toute contrainte de travail concret, elle reporte sur l’auteur des tâches jusqu’ici assurées par l’éditeur : couverture, rédaction des contenus promotionnels ici. « L’auto-édition » pousse à l’extrême l’exploitation de l’auteur et, toute néo-libérale qu’elle est, utilise pour masquer son avarice le lexique de la liberté et de la responsabilité de chacun. Tout auto-édité est « entrepreneur de soi-même ».

Tout cela est beau mais cela ne résout pas la définition de l’écrivain. Les deux systèmes sont tout autant pourvoyeurs de légitimité, bien qu’ils n’emploient pas les mêmes moyens pour ce faire (d’un côté le prestige, masquant le chiffre, et de l’autre le chiffre simplement).

On ne sort pas de la définition marchande du « professionnel ». Ne sont toujours écrivains qu’une infime minorité.

Par où passer alors ? Comment qualifier un écrivain ?

On peut bien revenir sur la question du prestige. Sur quoi se fonde-t-il, en théorie ? Sur la qualité du travail. Après tout, un plombier reconnu est celui qui pratique la plomberie avec talent. Un écrivain serait donc quelqu’un qui écrit, mais qui écrit bien. Mais alors se pose la question suivante : comment dire ce qu’est « bien écrire » ? En régime capitaliste, la réponse s’impose toute seule : « bien écrire », c’est écrire et vendre. Et, dans la marge que le marché consent à tolérer pour contrer toute accusation d’uniformité, d’autres œuvres nagent, s’ébattent : celles que l’on appelle à mots couverts « exigeantes », « difficiles » qui ne peuvent exister que là, justement, car, elles ne vendent pas. En vérité, elles n’ont absolument aucune importance. Le marché se fiche bien de la qualité de ce qu’il produit.

Quel autre régime de reconnaissance imaginer ? Un conseil ? Des jurys ? Oui, mais composés de qui ? De pairs ? Lesquels ? Comment les choisit-on ? D’où viennent-ils ? Qui les a eux-même qualifiés ? L’oeuf ou la poule ? Admettons un tel jury, composé de tels écrivains déjà qualifiés, reconnus. Il faut alors espérer qu’ils reconnaissent les leurs. Le pouvoir de légitimation passe alors de la main de l’éditeur ou de la plate-forme à celle des écrivains eux-mêmes. Mais, pour que cet organe de légitimation ne soit plus un organe violent, pour en désamorcer une partie des tensions (car les relations personnelles ne disparaîtraient pas, et le soupçon de népotisme n’est pas si aisément écarté), il faut avant tout que l’aiguillon de la faim ne pique plus. Pour que des écrivains, se reconnaissant comme travailleurs, puissent se connaître, se reconnaître, il leur faut une certaine tranquillité d’esprit. En l’état actuel des choses, comment espérer d’un cénacle d’écrivains tous concurrents, buvant tous au même abreuvoir, se chamaillant pour les mêmes taux, qu’ils puissent se jauger, se juger, se qualifier librement ?

Comme il est difficile, cet effort d’imagination et de pensée, de tourner entre ses mains une telle idée – des écrivains seuls responsables d’eux-mêmes – sans que s’impose à soi le spectre grimaçant de la coterie, du clan, du conseil coopté, bref, de l’Académie Française ! C’est que l’on est si bien habitué, si bien conformé à l’état des choses que, s’il est possible d’apercevoir un objectif incertain, le chemin qui y mène est lui-même brouillé.

Quelles qualités chercheraient-ils, ces écrivains, chez les uns et chez les autres ? La maîtrise de la langue y tiendrait une place c’est certain. Cependant, on sait trop bien comment celle-ci est un marqueur social et source de discrimination, voire même d’abandon de l’écriture tout court. Quoi d’autre encore ? Le style, sans doute. Mais qu’est-ce à dire exactement ? La question lancinante revient. Qu’est-ce qu’un bon livre ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce qu’un bon écrivain ? Le lectorat tiendrait-il une place là-dedans, comme auto-prescripteur de ce qu’il aime lire, de ses envies, de ses désirs ? Mais ne serait-ce pas revenir au primat de la réception, qui est une autre manière de faire du lecteur un consommateur, un client ?

Pourquoi serait-il même nécessaire de publier pour être un écrivain qualifié ?

Revenons à utopie, à notre pays de « tous écrivains ». Imaginons une personne. Peu importent son identité, son sexe, son genre. Chaque minute de son temps de travail est passée à écrire. Il est probable que, fabricando faber, elle écrit à force très très bien, car elle ne fait que cela. Peu importe ce qu’elle écrit. Chaque feuille noircie est rangée dans un tiroir, non pas oubliée mais abandonnée. Qui sait ? Cette personne est peut-être l’écrivain le plus accompli de ce monde d’écrivains. Jamais d’édition, jamais de librairie, jamais de lectorat. Jamais un livre vendu et un seul centime de droits d’auteur perçu. Seul un jury de ses pairs a osé ouvrir le tiroir. Voici le verdict qu’il a rendu :

« Vous êtes des nôtres. »

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