Pourquoi écrire ?

Pourquoi écrire ?

La question revient périodiquement et agitait encore il y a peu quelques écrivains et moi avec : pourquoi écrire ?

Pour quelle(s) raison(s) écrire ? Ou peut-être : pour quoi écrire ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Écrire pour soi ? Pour les autres ? Pour l’argent ? Pour la gloire ? Seulement pour soi ? Seulement pour les autres ?

Partons du principe que nous sommes d’accord sur ce qu’est « écrire » ici, à savoir œuvrer en littérature et plus particulièrement dans l’écriture de prose narrative ou non.

Pour ce qui est de définir le mot « littérature » lui-même, tenons-nous en pour commencer au sens commun : toute œuvre de langage à laquelle (dixit Wikipedia) « on reconnaît une valeur esthétique ».

Cependant, la question du « pourquoi » est difficile à séparer de celle du « quoi ». Pour trouver « pourquoi écrire » il faut commencer par « c’est quoi écrire » ?

Écrire est un travail. Prenons la définition que donne Marx du travail, à savoir « un procès qui se passe entre l’homme et la nature ». D’ores et déjà, si l’écriture est un travail, celui qui effectue ce travail ne peut-être un « isolat » : écrire est un « procès entre », autrement dit une relation. Par son travail, l’homme façonne la nature, le monde qui l’entoure. « Mais en agissant sur la nature extérieure, continue Marx, et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature ». En faisant ce travail d’écriture, l’homme agit donc sur le monde extérieur qu’il le veuille ou non, mais aussi sur lui-même.

Écrire est donc également une construction de soi. Je ne connais pas un écrivain qui nierait l’effet que son travail a sur lui. L’écrivain est changé par ce qu’il écrit, de manière passagère (« C’est bien que tu aies fini, m’a dit ma compagne alors que je venais d’achever mon dernier roman, c’est bien que tu aies terminé parce que tu étais chiant ») ou bien définitive. Dans Conduire sa barque, Ursula K Le Guin use d’une magnifique prétérition en écrivant : « Je n’aborderai pas l’écriture en tant qu’expression de soi, en tant que théorie ou en tant qu’aventure spirituelle ». Écrire, bien sûr, c’est tout cela à la foi. En écrivant, on cherche à se changer soi-même : c’est écrire pour s’explorer.

Écrire est aussi une technique, un artisanat si l’on veut. Je ne m’attarde pas là-dessus et n’aurais d’ailleurs pas grand-chose à en dire qui n’ait été largement évoqué ailleurs. C’est d’ailleurs-là ce sillon-là qui est le plus souvent creusé. Sans doute se raccrocher à l’aspect le plus concret, logistique même, a-t-il quelque chose de rassurant. Écrire mobilise un ensemble de compétences (Marx aurait dit « talents ») spécialisées qui ne tiennent, c’est vrai, pas toutes de la capacité à tenir un stylo et à bâtir une phrase correcte. Malraux écrivait : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie ». De même, l’écriture est un commerce c’est vrai. On peut écrire pour « gagner sa vie », comme tout travail. Mais il ne faut pas entendre « commerce » seulement au sens d’échange marchand.

Car écrire est une communication, un échange et (comme évoqué plus haut) nul ne saurait échanger seul. Puisque cette écriture est destinée à modifier l’extérieur et l’intérieur, on peut sans douter la qualifier d’action.

John Austin (dans Quand dire, c’est faire ) parle d’actes de langage. Écrire, comme n’importe quelle autre action, a des pré-requis, un objectif, une réalisation concrète (double peut-être : la rédaction et la lecture) et un effet. Austin commence par distinguer deux catégories d’actes de langage : les actes constatifs, qui décrivent « simplement » le monde, et les performatifs, qui visent un accomplissement, un effet en action. D’un côté : « Le ciel est bleu ». De l’autre : « Passe-moi le sel. »

Si Mars a raison, alors un travail d’écriture ne peut jamais être simplement constatif, mais toujours performatif. On n’écrit jamais pour ne rien faire. On n’écrit jamais sans but. Ce but peut certes concerner au premier lieu l’écrivain. Qui tient un journal fait acte de mémoire et de réflexivité. Mais, à plus forte raison, un écrit public n’est donc jamais gratuit. Écrire ne peut pas être intransitif, sans objet. Une histoire n’est donc jamais « juste une histoire ». Une fiction modifie son auteur, son lecteur et, par voie de conséquence, le monde de ce lecteur.

Austin précise encore sa définition. Tout acte de langage serait divisé en trois actes. Le premier, qu’il appelle « locutoire », c’est l’action physique d’écrire, de parler, de produire du son ou de noircir du papier, de manier un vocabulaire et une grammaire. L’acte locutoire s’intéresse à la langue dans sa matérialité.

Le deuxième, dit « illocutoire », est l’aspect de l’acte qui modifie la relation d’énonciation. C’est ce que l’on fait en disant : toute la violence d’un « Ta gueule ! » par exemple.

Le troisième acte, « perlocutoire », concerne les effets plus lointains, secondaires : les conséquences de l’acte de langage. Ici, le silence qui suit l’injonction.

Les Misérables, par exemple, est un acte de langage constatif. Il décrit la misère de Fantine jetée hors de la fabrique, ou encore les égouts de Paris et l’argot des parisiens. Mais il est aussi performatif. Il cherche à susciter l’indignation et la colère et à déclencher une action concrète chez ses lecteurs.

Il est acte locutoire par le style d’Hugo, dans le plaisir de la langue maniée avec talent, mais aussi illocutoire par l’émotion que sa lecture suscite. Le roman est perlocutoire, enfin, puisqu’il aspire à changer le monde. Dans son avant-propos, Hugo l’écrit lui-même : « les livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ».

Alors, pourquoi écrire ? En fin de compte, pour quoi écrire, plutôt, et même pour quoi faire. Il est de la responsabilité de l’écrivain de comprendre et de saisir la portée de ses écrits. Sartre, lorsqu’il refusa le Prix Nobel de Littérature, écrivit dans une lettre reprise dans le Figaro et le Monde :

« Un écrivain qui prend des positions politiques, sociales ou littéraires ne doit agir qu’avec les moyens qui sont les siens ; c’est à dire la parole écrite. » Je ne sais pas si l’écrivain doit agir seulement avec la parole écrite, mais « au moins avec la parole écrite » me paraît un bon début.

Pourquoi écrire ? Parce que c’est là qu’est notre force, notre puissance d’action concrète.

Pourquoi écrire ? Pour peut-être – qui sait ? – un jour approcher, effleurer de nos textes « la nature de celui-ci ».

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