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Alexander Afanasjev, "Été", 1954

Pour la Sécurité Sociale de Tout (une ébauche)

Le retour de la Sécu

Le 20 février 2025, c’est la niche parlementaire du groupe Écologiste et Social. Au programme, la discussion d’une proposition de loi portée par le député écologiste Boris Tavernier. Son intitulé : « Proposition de loi d’expérimentation vers l’instauration d’une sécurité sociale de l’alimentation ». Sans surprise, elle n’est pas adoptée. Les débats ont traîné en longueur, la proposition est peu débattue et il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination pour deviner les argumentaires qui lui sont opposés par les représentants de « la droite et du centre » : trop cher, pas possible, crise budgétaire. Inutile de s’y arrêter. Lors d’une interview pour l’Humanité, la députée Clémentine Autain, qui vient d’annoncer sa candidature aux élections présidentielles de 2027, annonce que la « SSA » fait partie de son programme.

En ne regardant ça que d’un œil, on a vite fait de penser que ce n’est pas un grand événement. Et pourtant. Pour la première fois depuis 80 ans, des responsables politiques « de gauche et des écologistes » annonce porter une extension de la Sécurité Sociale, et même du Régime Général de la Sécurité Social, établi en 1945 sous la direction du ministre du Travail communiste Ambroise Croizat. La Sécurité Sociale fait à nouveau partie du vocabulaire de la gauche, et même d’une gauche institutionnelle qui n’a rien d’extrême. Timorée, imparfaite, la PPL mal débattue en février 2025 semble un signe de la résurgence de la « Sécu ».

Je n’y vois pas un hasard si cette réapparition est concomitante à celle, dans le vocabulaire de la gauche, de termes comme « capitalisme », « marchandisation » (et « démarchandisation », dans la bouche de responsables du Parti Socialiste, rien que ça ! ), « collectivisme ». On trouve même de dangereux individus pour prononcer les quatre syllabes que l’on croyait bannies à jamais : « communisme ».

Osons le lyrisme, et même l’hyperbole. Puisqu’il est à nouveau permis de désigner le capitalisme par son nom, il est indispensable de reparler de la Sécu. Rien que de très normal : elle est sa pire ennemie, et l’un des pires coups que les mouvements d’émancipation lui aient jamais porté.

Encore faut-il s’accorder sur ce que « Sécu » veut dire.

Vers un changement de régime

Qu’est-ce que le Régime Général de la Sécurité Sociale − « Sécu », pour faire plus court ?

On peut déjà dire ce que ce n’est pas. Un système de redistribution. Un « modèle social » à « défendre ». Un déficit qui se creuse. Un filet de sécurité. Une solidarité organisée.

La Sécu est un mode de production. Autrement dit : une manière d’organiser la production et la reproduction des êtres humains et de leurs conditions d’existence. Des modes de production, il en existe, en a existé d’autres : la « commune rurale », le féodalisme, le mercantilisme colonial, et bien sûr le capitalisme, sous toutes ses formes historiques. C’est dans le nom même : « régime », du latin rego (« diriger ») et regimen (gouvernement). La Sécu est, au sens propre, une économie : une organisation de la maison (economos), cette grande maison collective que nous nommons société. Ce mode de production a ceci de particulièrement intéressant (ou de particulièrement menaçant, selon là d’où on la regarde) : il est absolument antagoniste au capitalisme.

La difficulté se niche dans l’usage, et donc le sens, du syntagme. Avant la Sécu, il en a existé des « sécurités sociales ». Certains historiens en attribuent même la paternité au Chancelier prussien Otto von Bismarck, que l’on ne saurait soupçonner de gauchisme. Avant 1945, et dans de nombreux pays, ont existé une multitude de modalités d’assistance au miséreux, de dispositifs d’accès aux soins médicaux et à la retraite. Dans une grande majorité des cas, il s’agit de systèmes spécifiques à une branche, une entreprise. Pour s’en faire une idée, il suffit de regarder un épisode de n’importe quelle série médicale états-unienne : selon que les patients ont une « assurance » ou non, ils peuvent ou non être soigné. Ces assurances privées dépendent de leurs revenus. Elles sont souvent l’un des avantages fournis par l’employeur − comme en France, certaines mutuelles d’entreprises.

Tout cela, ce n’est pas la Sécu, pour au moins deux raisons. La première, c’est que ces assurances, ces mutuelles, ces complémentaires privées, sont des marchandises. Charge à chaque individu de pouvoir se les payer. La Sécu est un système résolument non marchand. Elle n’a que faire de la valeur d’échange, du prix, de la plus-value du vendeur. Dans le domaine de la santé, ce qui importe à la Sécu, c’est que les malades soient soigné·es. La seconde raison, c’est que ces dispositifs commerciaux, partiels, multiples, ne se préoccupent du soin que du point de vue de sa consommation. Leur objet est l’accès au soin et non sa production. La Sécu, on l’a dit, est un mode de production. Elle ne se préoccupe pas (ou pas seulement) des conditions d’accès au soin puisque l’accès est universel et gratuit. Ainsi, on peut entrer à l’hôpital, bénéficier d’une opération chirurgicale complexe dans de bonnes conditions sans rien débourser.

Contre-attaques

Du moins, c’est l’idée. Du moins, encore en partie. Car les attaques contre la Sécu sont constantes, nombreuses, depuis le début de la réaction « néo-libérale » des années 1970-80. Pour prendre encore l’exemple de la Sécu du soin, ces attaques prennent plusieurs formes : réduction de la prise en charge, place donnée aux « mutuelles » marchandes, augmentation du « reste à charge », tarification à l’acte, c’est-à-dire fragmentation et technicisation du travail1. C’est vieux comme le taylorisme.

La résistance face à ces attaques a été historiquement faible et inefficace. Les partis de centre-gauche, lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir, ont fait le travail de la droite en adhérant au récit de la dette. Dans l’opposition, ils se sont montrés incapable d’élaborer une défense cohérente. Les syndicats, pris dans le chantage au chômage, ont échoué aussi. Face aux attaques contre la Sécu, le « mouvement social » et la gauche institutionnelle n’ont mené que ce que Marx nommait des luttes défensives qui visaient à minimiser les dégâts. Sur le long terme, ils n’ont fait que céder du terrain, faute de base solide contre laquelle s’appuyer. Cette base, la Sécu, est pourtant propice aux luttes offensives : celles qui visent à étendre, à gagner de nouveaux droits. Il est plus que temps de s’y mettre. On rappellera que la Sécu est une création anti-fasciste : son objectif est d’en empêcher le retour. On pourrait être tenté de voir une corrélation, au cours du dernier demi-siècle, entre les efforts de destruction de la Sécu et ceux pour faire revenir le fascisme aux portes du pouvoir.

Alors voilà le plan de contre-attaque. Depuis dix ans, au moins, on lit que la gauche est « en quête d’horizon », qu’elle « se cherche un récit ». Ce récit a un nom : Sécurité Sociale de Tout. Il a une grande qualité : il est très simple à expliquer. Il a en une encore plus grande : c’est une proposition d’ensemble.

La Sécu : une proposition d’ensemble

Comment fonctionne la Sécu ? Bernard Friot et d’autres l’ont abondamment expliqué. Je vais en faire ici une présentation simplifiée et lacunaire.

Pour le dire en peu de mots, la Sécu repose sur la socialisation de la valeur ajoutée, pour financer un secteur de production sans avance monétaire privée, via le dispositif du salaire socialisé. La Sécu de tout, elle, repose sur la socialisation intégrale de la valeur ajoutée, pour financer toute la production.

Maintenant, pour le dire de manière plus détaillée et plus facile à comprendre, il faut traduire un peu de vulgate. Par « valeur ajoutée », je veux dire la quantité de valeur économique produite par le travail. Cette valeur, c’est celle incorporée par le travail dans le produit fini d’une production : l’écart, si l’on veut, entre un panier de pommes et une conserve de compote.

Dans l’économie classique (ou, plus simplement, capitaliste), cette survaleur2 est captée par l’entreprise. Une partie seulement est réinvestie dans la production. Le reste (souvent la majeure partie) est captée par les mécanismes d’accumulation financière : dividendes, actionnariat, etc. On connaît ça par cœur. Ainsi, on comprend vite que l’économie capitaliste est au global indifférente à la nature de la production : ce qui compte, c’est le pourcentage extrait. Marx résumait ça par la « formule de base du capital » : a – m – a’, ou a’ > a. Le but est limpide : faire grossir le tas.

La Sécu, que fait-elle ? On l’a dit, elle est un mode de production non marchand. Son but n’est donc pas de faire grossir a’ en vendant de la marchandise compote de pomme, mais… de fabriquer de la compote de pomme. C’est le primat de la valeur d’usage sur la valeur d’échange. Ainsi, la plus-value produite par le travail est intégralement réinvestie dans la production. Disons, pour acheter plus de pommes, entretenir les machines, améliorer l’efficacité de la cuisson, etc.

On voit là en quoi cette socialisation diffère de l’impôt. Celui-ci se préoccupe aussi de récupérer la valeur-ajoutée mais après coup : après qu’elle a déjà été captée. C’est-à-dire : trop tard. En laissant même de côté l’inefficacité des mécanismes d’imposition à financer l’action collective (par leur pusillanimité et par la facilité avec laquelle les capitalistes s’y soustraient), l’impôt légitime cette captation en n’en prenant qu’une partie, souvent modeste. La Sécu, elle, dit : « Cette captation est illégitime. On prend tout, dès le départ. » La fuite est doublement colmatée.

Les impôts sont le cache-sexe du capitalisme. Ils sont « la base économique de la machinerie gouvernementale, et de rien d’autre »3, et aussi l’excuse de son impuissance. Le mécanisme « redistributif », tant qu’il est aux mains d’une « classe politique » dont les intérêts sont alignés avec les capitalistes, et tant qu’il se fonde sur l’impôt, est un miroir aux alouettes.

L’outil de la Sécu pour assurer la socialisation de la valeur économique, c’est la cotisation. Et la cotisation, on ne cessera de le répéter, c’est du salaire. Du salaire socialisé.

À propos du salaire

Le mot « salaire » est au cœur de mille controverses au sein la gauche anticapitaliste. Tentons de solder le débat et de justifier une fois pour toute son emploi. Au reste, si quelqu’un propose un meilleur mot, je l’adopterai.

Soit une salariée de la grande distribution, engagée en CDI. Quand reçoit-elle sa paye/son salaire ? À la fin du mois. Quand paye-t-elle son loyer ? Ses factures ? Au début du même mois. Puisque les deux mouvements (la paye, le loyer) ont lieu en courte succession, on pourrait les croire concomitants, mais c’est oublier la chose la plus importante. Le mois de son engagement, notre salariée avait déjà payé son loyer. Au moment de sa paye, elle avait déjà travaillé un mois entier.

En admettant le salaire capitaliste comme « prix de la force de travail » (et de toutes ses constituantes : la santé physique, mentale, l’alimentation, etc.), notre salariée a donc fait l’avance de sa propre force. Le salaire capitaliste n’est donc rien d’autre que le solde d’une dette contracté par l’employeur envers l’employé. Bien sûr, cette dette est dissimulé par un rapport moral : la « valeur travail », le mérite. Il paraît normal que l’on ne soit payé qu’une fois son travail effectué.

Mais, s’il en est ainsi, pourquoi alors notre salariée doit-elle vers son loyer au bailleur le 1er de chaque mois ? Pourquoi paye-t-elle avant qu’il lui ait apporté son service en entier : un mois de logement ?

Réponse : parce que le droit sacré de la propriété justifie tous les paradoxes. Autre réponse : parce qu’elle n’a matériellement pas le choix, bien que théoriquement libre de contracter avec un autre employeur, un autre bailleur, ou les deux.

Mais en réalité, le capitalisme repose entièrement sur l’avance du travail pour un salaire le plus faible possible.

La Sécu procède à l’inverse. Le salaire de la Sécu, c’est l’avance non marchande à la production. C’est l’inversion du rapport : le salaire est la condition du travail, et non plus sa rétribution. C’est parce qu’iel est doté·e d’un salaire, et reconnu· par lui comme travailleur·euse émancipé·e (j’y reviendrai), qu’un·e salarié·e de Sécu peut travailler et assurer la production. Ainsi le salaire ne représente plus seulement le prix de la force de travail, mais aussi la reconnaissance préalable des savoirs et compétences de la salariée.

Le salaire de la Sécu réfute le primat de la propriété lucrative qui s’exprimait dans la double avance faite par la salariée : de sa force de travail et des conditions de reproduction de celles-ci. L’avance du salaire permet à chacun de travailler… en sécurité. Son montant importe peu en lui-même, mais il doit être suffisant pour vivre dignement. Toutes les propositions de « revenu de subsistance » ou d’« allocation d’autonomie » ne sont que la continuité de politiques de l’État Social visant la solvabilisation minimale de consommateur·ices. Elles n’ont rien à voir avec la Sécu. Le cas échéant, il doit être aligné sur l’inflation.

Mais, protestera-t-on, quel employeur capitaliste conséquent accepterait-il d’avancer à ses employés leur salaire ? C’est vrai. Heureusement, la Sécu ne lui demande pas de le faire. En vérité, elle ne lui demande rien. Elle n’a pas besoin de lui, et pour cause : ce n’est pas à lui de verser les salaires.

Une prise de pouvoir sur le travail

La Sécu est un régime d’émancipation du travail. Cela signifie que les moyens et les fins du travail productif ne sont plus laissées à l’arbitraire des propriétaires des moyens de la-dite production − propriétaires qui ne le sont d’ailleurs plus, mais passons pour l’instant. Si le pouvoir de l’employeur est fondé par le fait que c’est lui qui paye, la Sécu règle la question simplement : ce n’est plus lui qui paye. En effet, le salaire est socialisé : ce n’est pas l’employeur qui le verse, mais la Sécu elle-même. Plus précisément, un organisme dédié : appelons ça une « caisse ». Puisque le donneur d’ordre n’a plus la main sur les nécessités vitales des employés, c’est la subordination au travail qui est désamorcée. Friot prend l’exemple du statut de fonctionnaire, titulaire de son grade, de son indice et du salaire qui va avec : il est bien plus facile de dire « non » à un supérieur hiérarchique quand celui-ci ne peut pas nous couper les vivre.

La Sécu est indissociable du salaire socialisé à la qualification personnelle. Disons « salaire à vie », pour faire plus court. Toute tentative de faire l’une sans l’autre est vouée à l’échec. Sans le découplage du salaire et de l’emploi, le spectre de la marchandisation reviendra toujours nous hanter, puisque nous ne sommes pas en condition de décider de ce que nous voulons faire. L’employée de supermarché ne peut refuser de mettre en rayon et de vendre les produits cancérigènes produits par l’agro-industrie que si elle ne risque pas de se retrouver sur la paille ce faisant. Le salaire socialisé n’est pas un filet de sécurité visant à rattraper et solvabiliser les plus « défavorisés ». C’est un outil d’émancipation et de prise de pouvoir sur la production.

Mais si ce ne sont plus les donneurs d’ordres qui décident, alors qui ? On voit s’élever les multiples objections : quid de l’entreprise ? De la liberté d’entreprendre ? N’est-ce pas « populiste », voire même carrément démagogique, que de proposer que n’importe qui puisse décider de n’importe quoi ? A-t-on pensé à toustes nos manageureuses ? Que vont-il devenir ?

Pallions vite les angoisses de nos chères « capacités ».

Sécu contre l’État Social : l’impératif démocratique

Nicolas Da Silva, qui en est l’historien, distingue radicalement la Sécu de ce qu’il nomme « l’État Social » : soit « l’intervention de l’État dans le social » et « son pouvoir direct sur le système de soin ». Il en montre l’émergence, provoquée par les nécessités de la conduite de la Première guerre mondiale. L’État Social, c’est le pouvoir exécutif et administratif qui prend le contrôle d’un certain nombre d’activités reproductives, notamment du système de soin. Les cours d’histoire-géographie que j’ai reçu dans le secondaire parlaient d’« État Providence », ce qui a le mérite de clarifier la hiérarchie : la Providence, c’est la décision de Dieu4.

Quelle différence avec la Sécu ? L’État Social n’est pas démocratique. Par là, je veux dire que ce ne sont pas les premiers concernés, travailleurs et usagers, qui décident, mais un gouvernement (plus ou moins, selon qu’on se sent charitable ou non) représentatif. Quand ce n’est pas carrément un cabinet de conseil privé qui lui dicte sa copie. Quand l’État Social dit « (re)nationaliser », la Sécu répond « socialiser ». La distinction est importante.

La Sécu n’est pas l’État Social car elle est le fait et la responsabilité des travailleureuses elleux-mêmes, comme le raconte bien le militant Jolfred Frégonara dans le film de Gilles Perret La Sociale. Osons le mot : la Sécu est autogestionnaire.

Revenons à notre magasin et ses salariés libérés de l’arbitraire patronal. En l’absence de gérant, de manager, de direction de groupe, ielles qui décident de la manière de faire tourner la boutique : où iels se fournissent, ce qu’iels vendent, les horaires de travail, les horaires d’ouverture, mais aussi qui nettoie les toilettes et qui fait la fermeture le samedi soir. Ce ne peut pas être toujours la même personne. Mais il n’y a plus de manager, plus de chef. Par le pouvoir de la Sécu et du salaire socialisé, la « direction », le « commandement » n’est plus désenclavé du reste du travail. La Sécu fait de la responsabilité sur la production un droit politique inaliénable.

Il n’est pas question, tel un soviet de soldats russes en 1917, d’élire ses propres officiers, de se choisir ses propres chefs. La responsabilité de la décision échoit à chacun·e, à part égale. Cela signifie que le temps de la délibération, le temps de la décision démocratique doit être inclus dans le temps de travail, pour les « grands » sujets comme pour les plus triviaux.

Bien sûr, on ne peut attendre de personne qu’iel sache tout sur tout. On ne peut même pas attendre qu’iel sache prendre démocratiquement une décision. Et pour cause : on ne lui probablement jamais appris. C’est là que nous pouvons peut-être repêcher nos chefs professionnels et autres « capacités ». « Absence de chef » ne veut pas nécessairement dire absence de coordinateurice, de personne formée à l’animation et à l’organisation d’une équipe… tant qu’elle ne cherche pas à imposer ses propres décisions, bien sûr. Enfin, considérer l’égale capacité de chacun.e à décider des moyens et des fins de la production ne veut pas dire que l’on se prive des services de spécialistes venu.es conseiller, orienter, aider, en fonction des demandes et des besoins. Ces « consultants » seront bien plus à même de faire ce travail dans le sens de l’intérêt commun qu’ielles bénéficient elleux-mêmes d’un salaire socialisé. Il a même fort à parier qu’ielles seront fort sollicitées, puisque la prise de décision démocratique ne saurait se limiter à l’intérieur des entreprises.

À propos de la planification

Les coopératives sont une composante essentielle et nécessaire de la Sécu. Elle expriment et réalisent l’idée simple de l’émancipation de la subordination au travail. Le mot même est important. Tellement que, comme tant d’autre, l’industrie capitaliste l’a volé pour lui faire dire tout autre chose. Les « coopératives agricoles » Lur Berri, Cooperl et consorts n’ont rien à voir avec la Sécu, pour des raisons évidentes.

Essentielle, nécessaire, mais pas suffisante. Une coopérative isolée n’a d’autre choix que de jouer le jeu de la marchandisation comme les autres. La Sécu n’est pas une simple accumulation de SCOP, fussent-elles vertueuses et « en réseau ». Pour que les coopératives s’épanouissent, elles ont besoin de l’émancipation rendue possible par le salaire socialisé. Mais je veux aussi dire par là qu’elles n’épuisent pas la Sécu.

Il faut se figurer celle-ci comme un objet fractal : elle présente une structure similaire à toutes les échelles. Son mode d’organisation se répercute donc de bas en haut. À la base, le travailleur titulaire du salaire socialisé. Il fait partie ou non d’un ou plusieurs collectifs de travail, que l’on nommera « entreprise » pour faire simple.

Osons la provocation : la Sécu est très pro-entreprise. Le salaire socialisé a justement pour objectif de permettre à chacune de s’accomplir dans son travail, et cela peut être en fondant une entreprise. Ielle peut être l’unique salariée de cette entreprise. Cela n’en fait pas pour autant une « auto-entreprise » au sens que nous connaissons. Il n’en sera que le propriétaire d’usage des moyens de production. Comment ces moyens seront-ils financés ? On l’a dit : pas d’appel au marché des capitaux.

« Au-dessus » des entreprises se trouve une caisse locale de Sécu du travail. Celle-ci joue un double rôle, financier et décisionnel. Financier car elle récolte les cotisations et verse les salaires (elle, et non pas les entreprises). Décisionnel, car elle décide des investissements. Comme toute autre entreprise, des salarié.es y travaillent en pleine liberté et responsabilité. Nous dirions « fonctionnaires », à ceci près que les fonctionnaires, elleux, subissent la stricte subordination à l’État (Etat Social) y compris. Au-dessus de chaque caisse locale (municipale, départementale, régionale, les échelons sont à déterminer), une autre caisse locale, jusqu’à, pourquoi pas une institution de coordination nationale. J’écris « coordination », je pourrais dire « planification », pour employer un mot chargé. Je n’écris pas « direction » : il ne s’agit pas de désigner à chacun.e la direction à donner à la production, en s’appuyant sur une modeste « légitimité » électorale, mais d’organiser les activités décidées « à la base ». Les échelons « supérieurs » de la Sécu sont donc « au service » des « inférieurs », et non l’inverse.

Les modalités de prise de décision au sein de la Sécu sont à définir. La société de la Sécu a besoin d’orientations générales, comme toute société. Ces orientations viseront la plus grande égalité, l’abolition des dominations et des oppressions et le respect de la biosphère. Il est certain que ces modalités. ne peuvent reproduire les hiérarchies et les bureaucraties d’un état capitaliste, c’est à dire l’État Social. En tout cas, la Sécu possède d’ores et déjà un outil d’orientation de la production efficace : le conventionnement.

Du conventionnement, de l’utilité sociale

Le conventionnement est un mode d’action très simple : il s’agit de désigner certaines activités productives comme nécessaires et de les subventionner. Il est déjà largement utilisé dans le domaine du soin. Les praticiens libéraux conventionnés « secteur 1 » appliquent des tarifs fixés nationalement, et la Sécu finance leur activité. Ils n’ont pas le droit de pratique de dépassement d’honoraires, à la différence des secteurs 2 et 3 (qui doivent fixer leur tarif avec « déontologie ». On appréciera). Nicolas Da Silva montre bien à quel point la corporation des médecins « libéraux » s’est montrée hostile et a résisté à l’instauration du conventionnement. Elle continue de le faire et de contester toute forme d’organisation collective, au nom de la « liberté d’exercice ». L’augmentation des tarifs de consultation en médecine « de ville » ne s’accompagne pas d’une augmentation de la prise en charge de la Sécu. Couplé à la destruction systématique du système commun de soin hospitalier, c’est à une (re)marchandisation du soin que l’on assiste. Théoriquement le conventionnement est censé aider au maintien de médecins sur tout le territoire. On peut dire que ça n’a pas marché ; ici n’est pas le lieu de détailler toutes les raisons de cet échec.

La leçon à en tirer est l’extension insuffisante du conventionnement. Les propositions autour de la « Sécurité Sociale de l’Alimentation » donnent l’exemple le plus facile à comprendre d’un fonctionnement possible. En choisissant de conventionner (financer) tell.e producteur.ice alimentaire, la Sécu oriente la production. Les consommateurs ont accès à ces produits conventionnés grâce à de la « monnaie marquée : un certain montant destiné à être dépensé uniquement auprès de producteur.ices conventionnées. Les propositions et expérimentations actuelles sont mesurées, de l’ordre de 150 à 200€ par « bénéficiaire », mais on peut imaginer que la majorité du salaire socialisé par la Sécu soit destiné aux produits conventionnés.

Le conventionnement n’a pas pour objectif de faire disparaître le « non-conventionné ». Il n’est pas une interdiction de « l’initiative privée ». Au contraire, c’est un système de validation social des activités. Le but est d’être conventionné. Qui plus est, que l’activité soit conventionnée ou non, le salaire socialisé par la Sécu s’applique aux travailleur.euses conventionnées comme aux non-conventionnées, qui bénéficient des mêmes productions communes conventionnées. C’est pour cette raison que la Sécu doit s’appliquer à toustes, et non selon des critères « de revenu ». Ainsi, on désamorce un moteur du ressentiment social instrumentalisé par les extrêmes droites racistes pour désigner des boucs émissaires « assistés ».

La question politique centrale de la Sécu est donc ce qu’il faut conventionner. Cette question est, in fine, celle des moyens et des fins à donner à la production : que faut-il faire, et comment ? Là encore, elle ne peut être prise unilatéralement. La décision doit être partagée par les habitantes du lieu, les travailleureuses elleux-mêmes, les consommateurices éventuelles etc. ; toute personne concernée.

Dans tout régime productiviste (qu’il s’agisse de capitalisme ou d’économie étatisée à la « soviétique »), c’est la capacité d’extraction de valeur qui prime sur toute direction. La Sécu, au contraire, prend ses décisions selon la « valeur d’usage » : « L’utilité d’une chose » et « la matérialité de la richesse. »5 : l’effet produit par cet objet ou cette chose. Un gramme de Paracétamol soulage la douleur, une baguette de pain nourrit, etc. La question du conventionnement est donc celle des besoins. Ceux-ci sont socialement déterminés. Jusqu’ici, ils n’ont été déterminés que par l’industrie capitaliste et l’État Social, qui professaient des « biens » en ignorant les effets néfastes (on dit « externalités négatives »). La Sécu, elle, doit trancher selon le principe de bien commun : non seulement ce qui a l’effet positif le plus grand, mais aussi ce qui ne nuit à personne, ou le moins possible. Le mécanisme de conventionnement, nécessairement délibératif comme toute opération de production sous le régime de la Sécu, ne pourra donc évidemment pas sanctionner l’industrie agricole fonctionnant aux pesticides. Ce choix là est facile, évident même. D’autres sont plus complexes. Voilà le défi auquel fait face la Sécu : comment organiser des secteurs de production auxquelles on ne l’associe pas ?

Un statut général des travailleur·euses

Par une délicieuse ironie du sort, la Sécu est la meilleure réponse à apporter aux contempteurs du « mille-feuille administratif ». Grâce à l’outil du salaire universel socialisé, la Sécu propose une organisation où le statut administratif des travailleur.euses est semblable quelle que soit le poste occupé. Elle établit enfin une égale dignité entre les différents lieux de la division sociale du travail, pour autant que le travail effectué soit démocratiquement reconnu comme utile.

La Sécu ne connaît pas de « sot métier » : un éboueur, une AESH sont aussi reconnus et appréciés (dans les deux sens du terme) qu’un cadre supérieur ou un enseignant de l’université. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’elle permette de procéder à une inversion de valeur. Selon l’écart maximum de salaire qu’elle institue (de 1 à 5, de 1 à 3) − si elle en institue un… −, pourquoi ne pas valoriser davantage les travaux pénibles ?

Mais au-delà des aspects financiers, la Sécu propose un bouleversement dans le rapport au travail. En dissociant celui-ci de « l’emploi » − c’est-à-dire la modalité capitaliste de mise au travail − et du poste occupé, elle rend nécessaire des réponses radicalement différentes à la question : « Que fais-tu dans la vie ? ». Le salaire socialisé, en reconnaissant à chacun·e la qualité de travailleur et la responsabilité politique sur les orientations productives, dissocie l’identité du poste occupé et reconnaît la diversité des activités humaines qui contribuent à la production et la reproduction des conditions de vie matérielles.

La Sécu affirme qu’une vie est remplie d’activités différentes, et qu’aucun être humain n’est « une seule chose ». Cette réduction de l’être humain à une seule activité sur laquelle il n’a aucune prise porte un nom bien connu : l’aliénation. La socialisation démocratique de la production dans la Sécu est une proposition pour y répondre.

Il faut ici prévenir une incompréhension. L’extension du domaine du travail ne signifie pas l’augmentation du temps de travail salarié. Au contraire, une réduction du temps de travail consacré à la production est nécessaire. Non pas car le travail serait une ressource en quantité limitée qu’il s’agirait de se partager − argument souvent entendu et contre productif : il met les unes et le uns en concurrence et perpétue le chantage à l’emploi. Non, le travail ne « manque » pas. Seulement, une large partie n’est pas reconnue comme telle : délibération, comme dit plus haut, mais aussi travail reproductif, j’y reviendrai. L’économie critique − marxiste, pour l’essentiel − a montré que le contrôle du temps dans la production capitaliste, c’est-à-dire l’accélération et l’intensification de tous les processus, est insoutenable aux êtres humains et au reste de la biosphère. L’organisation productive dans la Sécu doit remettre en valeur des procédés extensifs, libérés de la contrainte de produire vite et beaucoup. En somme, la Sécu nous conduit à reprendre le pouvoir sur le temps.

Des sécurités sectorielles

Si, à l’heure actuelle la Sécu est sur la défensive, il y a urgence à l’étendre au plus grand nombre de secteurs de la production possible. On l’aura compris, l’ambition doit être celle d’une « Sécu de Tout » unifiée et non d’une multitude de caisses séparées. Quand on parle de Sécurité Sociale de l’Alimentation, de la Culture, de la Mort, du Logement, il s’agit en réalité d’organiser ces domaines selon le mode de production de la Sécu.

Ça ne paraît pas si évident au premier abord, et j’espère que les élaborations précédentes auront conduit à se figurer plus aisément comment cela peut fonctionner. Une Sécu de la Culture, par exemple, n’aurait pas (ou alors pas seulement) comme objectif de rendre possible un accès de chacun.e aux produits culturels. Cela en fait partie, bien sûr : les bibliothèques sont un « déjà-là » de la Sécu de la Culture. Celle-ci cherchera à organiser une production différente des produits6 culturels. L’actualité nous montre clairement à quel point la propriété des moyens de production et de diffusion oriente et définit les œuvres produites : le groupe Hachette, structurellement, contrôle les livres publiés et ce même si, puisque les livres sont des marchandises, il est fondamentalement indifférent à leur valeur d’usage, c’est-à-dire leur contenu. La propriété lucrative permet de décider qui publie et ce qui est publié, mais elle façonne également les pratiques. Pour « vivre de leur travail », les artistes-auteurices doivent écrire et publier beaucoup, et selon des critères formels marchands. Le salaire socialisé, entre autres, permettrait de remettre en cause cela.

C’est peut-être dans ce domaine, la « culture », que la question du conventionnement achoppe le plus. Comment décider ce qui en relève ou non ? Depuis Bourdieu, la sociologie a largement montré comment les critères de « légitimité » sont socialement déterminés. Il est à peu près certain que la Sécu ne résoudrai pas magiquement les effets de dominations propre à chaque champ. Il ne s’agit pas non plus, du moins a priori, d’établir une censure explicite. Je n’apporterai pas de réponse à cette question ici, mais elle doit être posée. En tout cas, il est certain qu’un processus de délibération sur le conventionnement ou non d’une entreprise culturelle est plus démocratique que d’accepter la domination de la propriété lucrative.

Une entreprise, pour être conventionnée, devra être être la propriété patrimoniale et d’usage de ses salariés, sur le modèle d’une SCOP, par exemple. Sa production ne devra pas attenter au bien commun, tel que défini plus haut. Le conventionnement, on le voit, n’est pas seulement une question d’orientation rationnelle, technique. Il s’agit au contraire d’un questionnement moral et éthique fondamental qui traverse tous les secteurs de la production. La Sécu, en tout cas, permet de se la poser à nouveau, sans attendre du capitalisme qu’il se découvre une vertu.

Travail reproductif, genre, racisation

La Sécu, si elle veut être un mode de production émancipateur, ne peut faire l’économie des problèmes soulevés par la division genrée du travail. Dans les secteurs actuellement partiellement socialisés, comme le soin ou l’éducation, les hiérarchies de genre structurent profondément l’organisation du travail. Ainsi, les médecins sont majoritairement des hommes et les infirmières sont majoritairement des femmes. Les enseignantes en lettres et en langues, domaines aujourd’hui moins valorisés par l’institution scolaire, sont majoritairement des femmes, tandis que les hommes occupent les postes de mathématique et de sciences dites « dures ».

L’élaboration de la Sécu de Tout ne peut se faire sans connaître ni se fonder sur les luttes minoritaires. La pensée de la Sécu doit énormément au travail des féministes, notamment les féministes marxistes des années 1960 et 1970. Aurélien Catin, artiste et syndicaliste, a produit un travail essentiel sur la Sécu de la Culture7 à partir d’une analogie avec le mouvement du « salaire au travail ménager », dont a été membre, entre autres, Silvia Federici.

La pensée de gauche a depuis bien longtemps élaboré des propositions de socialisation du travail reproductif. Cependant, il est peu noté que… le capitalisme aussi. L’emploi d’une femme de ménage est une forme de socialisation du travail reproductif. L’exploitation de jeunes femmes « au noir » pour assurer de la garde d’enfant tout autant. Le capitalisme, pragmatique, considère depuis longtemps le travail reproductif comme du travail… en disant le contraire. La preuve en est : il est prêt à salarier (à la tâche) pour le marchandiser.

Alors, que faire du travail reproductif ? Il s’agit bien de travail. Il est reconnu en tant que tel par le salaire socialisé. La Sécu ne peut pas, comme les socialismes du XXe siècle rejeter ces questions à « après la révolution ». Elles sont constitutives de son élaboration.

La mise en Sécu de la production ne peut pas non plus ignorer les enjeux liés à la racisation, qui ne s’évaporeraient pas magiquement. Les dominations conjuguées de genre et de race expliquent l’assignation aux femmes racisées de travaux pénibles et de bas salaires. Les raisons en sont économiques, bien sûr, mais aussi idéologiques. La Sécu fait doncface à un autre défi concernant le travail reproductif : celui de la mise en place d’une éducation de la Sécu, et à la Sécu.

La Sécu de l’Education et de l’enfance est un chantier considérable. Il questionne la division sociale du travail dans son ensemble, de manière transversale. Le soin aux personnes dépendantes (enfants, personnes âgées, malades…) échoit en grande majorité aux femmes, et la Sécu ne résout pas ce problème d’un seul coup. Néanmoins, le salaire socialisé fait un grand pas : il vise à rendre impossible la discrimination salariale de genre et confère, en théorie au moins, un contrôle politique égal sur la production à toustes. Il lui incombe également la responsabilité de la refonte du système commun d’éducation. Les enseignantes connaissent bien l’arbitraire de l’Éducation Nationale, exemple paradigmatique d’institution de l’État Social.

L’école de la Sécu devra préparer la citoyenneté politique et économique instaurée par le salaire socialisé. Les enfants devront donc apprendre la responsabilité sur leur travail. Cela demande une refonte pédagogique d’ensemble et profonde. Celle-ci devra, comme tout le reste, être démocratique et l’œuvre des premier·es concerné·es. Il ne sera plus questions de laisser l’éducation des enfants et adolescentes à des cabinets technocratiques, commissions de programmes et entreprises capitalistes productrices de manuels scolaires.

Et maintenant ?

Ce texte n’est pas une proposition clef en main. La pensée de la Sécu de Tout n’est pas un aboutissement mais un processus. Elle se fonde sur des institutions existantes et cherche à les étendre. Le but de ce texte, volontairement bref et général, est de diffuser cette pensée et de susciter ainsi de la discussion et un débat public selon des termes émancipateurs, plutôt que selon ceux de la réaction capitaliste et fasciste. Pour les lecteur·ices qui souhaiteraient creuser davantage ces réflexions, des pistes bibliographiques sont proposées en fin de livre.

Le caractère impératif de la Sécu de Tout est chaque jour plus sensible : le capitalisme ne renoncera à rien et la logique d’appropriation d’accumulation justifiera toujours l’aliénation des humains et de la nature, l’écocide et le génocide. Face à lui, les réponses dites « sociales-démocrates » ont fait la preuve de leur inefficacité. Il est temps de parler d’autre chose, d’essayer autre chose. Je propose qu’il s’agisse de la Sécu.

De nombreuses questions restent en suspens. Il y a celle du financement. Le « sens commun » économique résiste à l’idée d’une création monétaire initiale, sans emprunt. Soit. Utilisons donc une « dernière » fois l’impôt : que l’impôt sur la fortune mobilière, immobilière, sur les produits et les transactions financières serve à financer les premiers salaires socialisés. Ce sera notre « accumulation primitive ». Il est poétique que l’accumulation capitaliste la finance. Que ceux qui parlent sans cesse de « la dette » soient ceux qui payent la socialisation initiale de la production. Pour le reste, la Sécu ne se concerne guère avec la croissance. Que « assez » soit assez.

La Sécu ne règle pas la question du pouvoir. Elle ne le règle pas dans l’intimité des êtres humains, ni dans les collectifs de travail, pas plus que dans la société dans son ensemble. Le pouvoir doit donc rester une préoccupation de ses travailleur.euses. J’ai parlé des inégalités de genre, de « race », j’ai parlé aussi des effets de champ et de légitimité, de la répartition des tâches pénibles. Toutes ces questions sont des questions de pouvoir. Les institutions de la Sécu doivent y répondre de la manière la plus égalitaire et démocratique possible. J’ai la conviction qu’elle est la mieux armée pour le faire, puisqu’elle est fondée sur la confiance dans l’égalité des intelligences, moteur fondamental d’une réelle communauté politique.

Enfin, crucialement, il faut répéter que la Sécu est la seule solution de survie face à la catastrophe climatique. Le capitalisme de la finitude et le fascisme, son bras armé exécutif, détruiront systématiquement les conditions d’existence de l’humanité. Ce n’est pas moi qui le dit seul : c’est le consensus scientifique. La socialisation démocratique de la Sécu est la seule proposition permettant de réduire les inégalités, de préserver des conditions de vie dignes pour chacun·es à l’échelle d’un pays et du monde. L’ambition de la Sécu, bien sûr, est universelle. Il ne peut être question de la réaliser « dans un seul pays ». Il ne peut y avoir de politique écologique réellement efficace sans socialisation démocratique du travail. Littéralement, et très simplement : la Sécu ou la mort.

Au travail !

« Une dernière chose. »

Les lecteur·ices attentif·ves auront remarqué que les propositions développées ici sous le nom de « Sécu » sont en grandes partie celles que Bernard Friot et Réseau Salariat travaillent depuis longtemps sous le nom de « communisme ». Ce nom, je l’accepte pleinement et je l’emploie.. Seulement, je voulais qu’elles soient entendues par une plus large audience, sans les préjugés que « communisme » déclenche. Une fois n’est pas coutume, j’ai considéré que le signifiant était moins important que le signifié. La « Sécu » est un terme reçu de manière positive par à peu près toustes. Je l’ai donc utilisée comme synonyme de « communisme ». L’essentiel reste que ces élaborations politiques collectives soient entendues et discutées.

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1 Par travail, je désigne ici l’ensemble des activités par lesquelles l’être humain assure la production et la reproduction de ses conditions de vie ; l’organisation de ces activités étant socialement et historiquement déterminées.

2 Pour ne vexer aucun·e traducteur·ice du Capital, j’utiliserai indifféremment « plus-value » et « survaleur ».

3 Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875

4 Un esprit taquin écrirait « Jupiter ».

5 Le Capital, Livre 1, Chapitre 1.

6 À lire comme « résultat de la production » et non, abusivement, comme « marchandise ».

7 Notre condition – Essai sur le salaire au travail artistique, Aurélien Catin, Riot Editions, 2020