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Longue route vers Utopie

Utopie, Thomas MoreLe capitalisme, pour nous acclimater à sa domination, a produit plusieurs types de récits. La plupart de ces récits sont héroïques : un.e personnage, constatant un bouleversement de l’ordre établi, est amené à rétablir cet ordre, plus ou moins amendé. C’est là tout le sens du schéma narratif enseigné à l’école : une histoire va d’un point A à un point B, attendu que B diffère de A mais pas trop. Comme l’écrivait Lampedusa dans Le Guépard « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

Parmi ces récits héroïques, la fiction capitaliste aura particulièrement produit le récit catastrophe (avant, pendant, après) et le récit dystopique. Le premier est l’équivalent littéraire du film d’horreur, du slasher. on le lit pour frissonner assis dans son fauteuil, on serre la main sur l’accoudoir pour en ressentir la fermeté, la réalité : heureusement, le monde réel n’est pas si terrible. Le récit dystopique (ou contre-utopique), digestion capitaliste de 1984 d’Orwell, est plus frontalement un récit héroïque : un personnage (des personnages), seul face à l’institution toute puissante, le collectif déshumanisant fait ordre. Même objectif que pour le catastrophisme : se rassurer. Heureusement, les gouvernements sous lesquels nous vivons ne sont pas si terribles. D’où le malaise lorsque le monde réel se met à ressembler à Océania, où plutôt à la vision déformée qu’on en a. L’Océania d’Orwell n’était pas un repoussoir, pas uniquement d’une parabole braquée contre l’URSS : c’était aussi et surtout une identification des procédés utilisés par tous les gouvernements capitalistes (URSS inclus, donc) pour assurer leur domination. Hunger Games et consorts ne font qu’en reprendre les motifs les plus saillants, en vidant le reste de sa substance.

Le récit anti-capitaliste doit donc être non héroïque et non catastrophique. Il peut porter le nom d’utopie. C’est le mot « à la mode » : il appelle le « monde d’après ». Utopie donc : le non-lieu, mais aussi le « bon lieu ». Il doit être non-héroïque : il ne s’agit pas du destin d’un individu exceptionnel (pour quelque raison que ce soit) amener à rétablir un ordre. Le primat du personnage, en tant que puissance narrative, doit être remis en question. Avec cela, nécessairement, remise en question de toutes les structures, les habitudes narratives prises dans la fiction capitaliste : trois actes, schéma narratif, conflits, dénouement. La forme sera autre, autant que le fond. Sans héros, c’est aussi sans adversaire, que celui-ci assume l’identité du rival ou de l’institution. La notion même de conflit est à reprendre : des oppositions oui, bien sûr. Pour prendre le chemin d’Utopie, c’est donc tous les manuels, tous les schémas bien appris qu’il faut jeter aux orties. Il doit être non-catastrophique : il ne doit pas en appeler à la peur, mais au désir, au souci du beau.

Il faut tendre l’oreille pour écouter ces récits venus d’un autre monde, un monde non pas au loin mais à côté. Il faut écouter, même si ce n’est pas facile avec le bruit ambiant. Ces récits doivent nous sembler étranges, étrangers, âpres. Ils sont aussi aussi difficiles d’accès pour un lecteur du XXIe siècle qu’un poème homérique ou roman du bas moyen-âge. Ce sont des traductions : chaque mot de la langue courante doit y posséder un sens légèrement différent. Ce sont des récits d’une altérité radicale, à l’exception peut-être d’une certaine « expérience humaine minimale », à considérer qu’une telle chose existe. Cependant, ces utopies doivent être concrètes : il n’est pas question de vague déclarations de principe, de fables. Il faut voir ces femmes et ces hommes vivre, aimer, travailler, ne rien faire, mourir. Utopie n’est pas capitaliste : quelles sont ses structures de production et qu’y produit-on ? Pourquoi ?

Plusieurs de ces textes ont déjà été produits, et nul doute que de nombreux autres viendront après eux. Les Dépossédés, d’Ursula Le Guin, bien sûr, ainsi que Le Dit d’Aka. Leur charge (au sens électrique) n’est pas amoindrie par leur ancrage historique : l’autre véhicule trop encore l’imagerie négative de l’URSS, l’autre prend pour modèle la révolution culturelle chinoise et sa force de coercition. Les Dépossédés est un récit héroïque : Shevek est un savant brillant par qui le changement arrive. Sutty, la personnage du Dit est déjà un pas en avant. Elle écoute, recueille, habite ce monde. Les Dépossédés est la description d’une société communiste contrainte à s’accommoder de la pénurie : et s’il était possible de décrire une telle société, non d’abondance, mais de nécessité ? Le sous-titre des Dépossédés dévoile la clef du problème : c’est une « utopie ambiguë ». Le sort, l’interprétation en sont incertains.

C’est dans cette direction que va Ernest Callenbach dans Ecotopia : cette nouvelle nation de la côte ouest américaine est assurément « riche », généreuse et soucieuse de préserver cette abondance. Le personnage principal, s’il jouit au départ d’un statut privilégié, se fond de plus en plus dans la population écotopienne en tant que simple observateur, témoin. Cependant, Ecotopia n’existe que pour être mise en contraste avec le reste des États-Unis. La question du travail est évoquée mais, si le mode de production capitaliste (entreprise, salarié, libre concurrence) est amendé, contrôlé, il n’est pas aboli.

Plus difficile encore est le cas de Chronique du Pays des Mères d’Elisabeth Vonarburg. Présenté comme utopie féministe, le roman est en fait un récit catastrophe de la branche « post ». La rareté d’individus du sexe masculin, loin de conduire à une remise à question radicale des structures de domination, laisse seulement la place tout d’abord à des harems puis à l’établissement d’une sorte de fédération de pouvoir féodal, codifiée par la couleur des vêtements (un des points communs avec La servante écarlate de Margaret Atwood), dans laquelle le corps des femmes est soumis à un contrôle au moins aussi terrible. Les enfantes y sont élevées dans l’ignorance. Une fois adultes, elles sont soumises à la ségrégation de classe, à la reproduction forcée, à l’eugénisme et aux corvées. Au moins les femmes (et les rares hommes) sont-elles maintenant réduites en servitude par d’autres femmes…

Dans son dernier roman (non traduit encore) The Ministry for the Future, Kim Stanley Robinson se propose de « combler le fossé » qui nous séparerait d’Utopie. Il fait toutefois le pari narratif (et donc politique) d’accomplir ce travail au sein des institutions du capitalisme mondialisé : ce « Ministère du Futur » est une organisation liée à l’ONU, née des accords de Paris. On peut rester dubitatif quant à la capacité d’institutions politiques de la sorte, même animées par des gens de la meilleure volonté, de faire renoncer le capitalisme à son essence même : l’expansion illimitée. Le plus intéressant dans ce roman est peut-être ce que Robinson ne raconte pas, passe sous silence : la guerre livrée par la branche noire du Ministère pour abattre les avions, séquestrer le forum de Davos, faire sauter des centrales à charbon, assurer manu-militari le repeuplement des espaces naturels par les animaux. Cette révolution-là, il ne l’évoque qu’à peine et pourtant, c’est elle en réalité qui finit par faire plier l’ordre établi. Ce roman est un roman catastrophe, oui, mais le roman de la mitigation de la catastrophe par les outils « déjà existants ». Il est peu probable, malheureusement, que cela soit suffisant.

Elle est longue et difficile, la route vers Utopie. Tout est à refaire, tout est à revoir. Les analogies ne suffisent plus. Ce chemin, loin d’être une fuite, est une lutte. L’échec est tout à fait envisageable. Il faudra alors recommencer. Ses habitants ne sont encore que des silhouettes dans la brume, qui se préciseront au fur et à mesure qu’on s’en approchera. Nul doute que nous en découvrirons, chemin faisant, bien plus que ce que nous espérions y trouver en partant.

Cet article a 2 commentaires

  1. Séraphin

    Merci pour toute ces réflexions enrichissante sur la littérature à venir.

    Je me permet d’ajouter l’exemple des ouvrages post-exotique d’Antoine Volodine (et hétéronymes) comme récit anti-capitaliste.

    On retrouve tes grands axe : non-héroïque et non-catastrophique. Le deuxième point est plus délicat mais si certains de ses ouvrages pourrait être qualifié de post-apocalyptique (Terminus radieux, Un navire de nul part, Kree) ou peignant une situation catastrophique (Les aigles puent, Macau, Nuit blanche en Balkhyrie, Haïku de prisons) ils ne sont jamais catastrophistes. S’il n’y a plus d’espoir, « l’humour du désastre » dédramatise ou en tout cas empêche la dramatisation (ne cherchant pas le pathos).

    Le « non-héroïque » est plus évidement. Il n’y a pas forcément de personnage principal voir de narrateur commun au sein d’un même ouvrage : si Haïku de prison est à la première personne, le narrateur n’ai pourtant pas connus du lecteur et n’ai qu’un observateur. Des anges mineurs, Ecrivains, Vue sur l’ossuaire par la multitude de voix abolissent la notion de « personnage principal ». Enfin Le post-exotique en dix leçon, les partis 1 et 3 de Herbes et golem ou encore la partie central de Frères sorcières ne se préoccupent même plus de narrations.
    On ne saurait trouver dans ces textes le « destin d’un être exceptionnel amener à rétablir un ordre ». Premièrement parce que les personnages post-exotique ne sont pas exceptionnel (c’est déjà une grande chance lorsqu’ils sont encore en vie au début du roman), deuxièmement parce qu’il n’y a plus d’ordre à rétablir. Enfin lorsque qu’il y encore un ordre à rétablir et que les personnages ne sont pas encore mort ils n’ont de cesse de vouloir reverser cette ordre établit (Lisbonne dernière marge, Nuit blanche en Balkhyrie, Le port intérieur).

    Le schéma narratif traditionnel et les habitudes narratives sont elles aussi remisent en cause. La place est faite aux nouvelles formes de créations littéraire (narrats, interruptats, shaga, entrevoutes) au détournement de formes existante dans un bute romanesque (slogans, haïku, bylines, listes) et autres formes d’expérimentation non définit (comme dans Onze rêves de suies, Les aigles puent ou la dernière partie de Frères sorcières).
    « La forme [est donc] autre autant que le fond ». Car du fond on ne peut douter qu’il soit anti-capitaliste. « La police n’existait plus et l’on n’a pas jugé utile de la remplacer » (citation approximative que l’on retrouve dans les romans jeunesse de Manuela Draeger). Les personnages sont en grande majorité des activistes révolutions luttant contre « les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés » (Lisbonne dernière marge). Ce sont enfin des prisonniers du pouvoir en place (Le post-exotisme en dix leçon, Nuit blanche en Balkhyrie, Haïku de prison).

    Le post-exotisme se déroulant généralement dans le bardo (période entre la vie et la mort dans les croyances tibétaine) le « fond » ne peut être que « autre » : le temps et l’espace sont autres puisqu’ils s’écoulent différemment, ils sont malléable, non codé, flou (fou?), incertain comme peut l’être le rêve.

    Absence de personnages principal, expérimentation littéraires, flou du cadre spatio-temporel… mais pourquoi ne pas combiner tous ça ensemble ? Cela nous donne des personnages multiple. Un personnage pluriel ou des personnages singulier. Un personnage peux être représenté par plusieurs : dans Nuit blanche en Balkhyrie la multitude des personnages ne sont que les voix d’un de ces personnages se parlant à lui-même ; dans Les aigles puent deux des trois être discutant ne sont que les voix du troisième par le biais de la ventriloquie. A l’inverse plusieurs personnages peuvent se cacher sous un seul nom (l’une des expressions la plus utilisé dans l’édifice post-exotique est sûrement « Quand je dit « je » je pense bien sûr à … » / « Quand je dit « je » cela désigne bien sûr… » etc.). L’idée que derrière tous auteurs se cache un collectif est apporté dans Lisbonne dernière marge. Enfin ce jeu identitaire est parfois poussé à son extrême au point d’être variable dans un même paragraphe (alternance du « je » au « nous » au vous » au « tu » dans Le port intérieur dans une narration continue).

    Par l’utilisation du bardo ces récits semble « venu d’un autre monde » et peuvent « nous sembler étranges, étrangers, âpres ».

    Ces « récits appelle[nt] le monde d’après ». Peut on les qualifier d’utopie pour autant, je ne pense pas. Ils sont pour cela trop onirique pour peindre une réalité. Ils sont sans conteste anti-capitaliste, « d’une altérité radicale » mais en aucun cas concret (si ce n’est dans les atrocités du XXème dont ils font la peinture).

    Beaucoup de mots pour au final peut de résultat. Je trouvais surtout intéressant la description précise de ce que devait être une utopie et la grande similitude que l’on pouvait trouver avec l’oeuvre d’Antoine Volodine.

    Nous cherchons donc un roman reprenant tous les éléments précédent mais où « il faut voir [les] femmes et [les] hommes vivre, aimer, travailler, ne rien faire, mourir. ».

    AFTER ® de Auriane VELTEN.

    Je ne saurais en faire une analyse aussi précise qu’avec Volodine car moins familier avec le texte. Toutefois il me semble être non-capitalise dans sens où il est non-héroïque, non-catastrophique, qu’il remet en question la structures ou tout du moins la forme narratives et que les questions d’une organisation en société y sont soulevé.
    Difficile d’en dire plus sans divulgâcher le roman…

    Pour conclure je me repens de l’ensemble des fautes que vous pourriez trouver dans ce texte (dyslexie excuse?).

  2. Camille LEBOULANGER

    Merci de ces recommandations !
    Je tourne autour de Volodine depuis quelque temps. Je finirai par m’y mettre un jour.
    Je note également After, dont j’entends du bien ici et là !

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