Note de lecture sur La Monture de Carol Emshwiller

« Tu te souviens quand tu étais petit ? dit-il. (…) Comme on venait tous les mois avec de nouveaux jouets ? On te tapotait et on te donnait des friandises à la main ? Tu te souviens ? Et ta mère s’asseyait à côté de toi, et te tapotait aussi, pour que tu ne sois pas effrayé ? Et il y avait du chocolat. Comme celui-ci. (…)

Nul n’est plus aimé que vous. (…) Tu le sais bien. Nous nous sacrifions chaque jour pour vous. On l’a fait et on le fera encore. »

À la lecture de La Monture, il m’a été impossible de ne pas penser à mon chien. Ou plutôt au chien. Je devrais apprendre à ne plus dire ou écrire « mon chien ». Comment un chien pourrait-il m’appartenir ? Quelle sorte de créature suis-je donc pour vouloir le posséder ?

Et pourtant, moi aussi, je lui ai donné des friandises. Moi aussi, quand il était tout jeune, je lui ai offert régulièrement de nouveaux jouets. Moi aussi, je le tapote pour qu’il ne soit pas effrayé. Il ne mange pas de chocolat, mais il a d’autres plaisirs. La viande, les restes. Un croûton de pain fait briller son œil. Pourtant, moi aussi je lui passe un harnais. Moi aussi je le tiens en laisse, quand je le décide. Je lui ordonne de se taire ou, au contraire, le récompense quand il m’avertit de la présence de quelqu’un à la porte. Je le laisse aller ou le rappelle selon mon désir et non le sien.

Je le lave et je le brosse ; je lui fais le poil soyeux et brillant. Je veux faire de lui le plus beau chien. Je suis fier quand on le trouve beau, quand on s’arrête sur le chemin pour s’extasier de sa silhouette, de son port, de son museau, du panache blanc au bout de sa queue. Quand je l’attache, je dis que c’est pour son bien, pour qu’il ne lui arrive pas malheur, pour qu’il ne se blesse pas ni ne blesse les autres. Je dis « bon chien », « gros toutou adoré ». Je sais sa tristesse quand je ne suis pas là, sa joie quand je reviens. Je sais l’apaisement des caresses, de ma main dans son poil, des coups de langue sur le visage, des caresses en dessous des oreilles qui le font grogner de plaisir, pendre la langue, pencher la tête sur le côté.

Je peux dire sans hésiter que j’aime ce chien et qu’il m’aime en retour. Cependant, malgré tout l’amour que j’ai pour lui, malgré tout l’amour qu’il a pour moi, chaque jour je le fais mien, je l’assujettis. Sans le vouloir, pour son bien, je le réduis à la dépendance envers moi. Que ferait-il sans moi ? Où trouverait-il nourriture, caresses, soins, jouets ? Que ferais-je sans lui ? Où trouverais-je une affection égale à celle-ci, un amour si pur et si désintéressé ? Qui réchaufferait la chambre les nuits d’hiver ?

Chien de garde, chien de chasse, chien de compagnie, chien d’agrément… S’il était plus grand, lui aussi serait une monture. Est-il possible un jour d’apprendre à être simplement homme et chien, chien intransitif, chien de rien du tout, juste chien. Comment faire que cet amour que nous partageons soit libéré de la contrainte, libéré du pouvoir que, malgré moi, j’exerce chaque jour sur lui ?

Ce sont quelques questions que pose le roman de Carol Emshwhiller. Dans ce récit, une race d’extraterrestres, les Hoots, incapable de marcher sur ses propres jambes a assujetti l’humanité, les réduisant à l’état d’animal de compagnie et surtout de monture. C’est le récit de Smiley, dont le nom humain est Charley, et de Petit-Maître, le Hoot qui le chevauche. C’est le récit d’une sorte de révolution, presque sans révolte, contre la « gentillesse » qui fait l’esclavage et l’abêtissement. C’est le récit d’un être humain et d’un Hoot qui cherchent tous les deux une nouvelle manière de vivre l’un avec l’autre, et non plus l’un au-dessus de l’autre.

C’est un des tous meilleurs récits qu’il m’ait été donné la chance et le plaisir de lire.

La Monture, de Carol Emshwiller, à paraître le 1er octobre 2021 aux éditions Argyll

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