Printemps permanent

Printemps permanent

Il y a quelques mois, titillé par le “concours de nouvelles” organisé par l’État Français autour des questions écologiques, j’ai commis ce court texte un peu railleur.
Il me semble tout à fait approprié pour marquer l’arrivée du printemps.

Bonne lecture !

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Printemps permanent

L’utilisation prolongée d’innombrables pesticides et engrais de synthèse à des fins de productivité agricole ayant conduit à la disparition de milliers d’espèces d’insectes responsables de la pollinisation – parmi elles, plus notables, leur absence plus visible que les autres : les abeilles – l’humanité se trouva, à la fin de la seconde moitié du XXIe siècle, dans une situation tout aussi catastrophique que paradoxale : ne survivaient plus que les espèces génétiquement modifiées par la main de l’homme. Les autres, les « naturelles », les « bio », les « organiques », démunies des moyens de leur reproduction paraissaient, somme toute, condamnées.
Le génie humain, technologique, biologique et plus généralement scientifique se tourna alors vers un but nouveau, un objectif inédit : assurer la survivance des espèces sur le point de disparaître, particulièrement végétales. Sur celles qui avaient déjà eu le malheur de s’éteindre, on jeta un pudique voile de remords et de contrition, mais que pouvait-on y faire à présent ? C’était bien triste, bien dommage, la perte était terrible, mais il fallait aller de l’avant. Question de survie.
Pour être tout à fait honnête, le complexe agro-industriel ne se convertit pas à la préservation écologique par pure grandeur d’âme. On avait ses raisons. De savants calculs furent effectués, des courbes dessinées, grand nombre de colloques et conférences se tinrent pour en arriver à cette conclusion : le jeu n’en valait plus la chandelle. Les maigres pouvoirs restants aux institutions étatiques, les scandales récurrents sur les réseaux sociaux entravaient encore trop les profits actionnariaux et, ce, en dépit des centaines de milliards d’euros dépensés au cours du siècle écoulé en lobbyisme, graissage de mains et autres faux-frais du genre. Alors, changement de stratégie : le meilleur moyen de continuer à profiter était de se racheter une conduite.
Les plus mauvais esprits, les plus cyniques des observateurs du marché et des éditorialistes virent une preuve de plus de la versatilité glacée et calculatrice de ces grands groupes, mais il n’en était rien ! Ils se trouvaient en vérité assez de personnes concernées, occupant suffisamment de postes à responsabilité pour que ce retournement de casaque soit exécuté dans une bonne foi relative. On pensait véritablement que la sauvegarde des fougères de Haute-Normandie était la clef de la survie. La survie, oui, mais celle des marges bénéficiaire. Cependant, la conjonction d’une habitude ancrée de l’économie à tout prix ainsi que d’un certain manque d’imagination eut pour conséquence qu’on décida, pour résoudre ce problème à la nouveauté toute relative d’employer les même solutions que pour tous les autres. Autrement dit, on découpa et tritura des génomes, on dévoua des milliers d’heures de laboratoire à la conception de nouveaux produits de synthèse, on se jeta sur une robotique qui n’en finissait pas de naître comme sur un passe-partout. De nombreuses portes, une seule clef.
Ce furent deux longues années de chantier biologique, de gros œuvre du vivant, durant lesquelles l’attention du public mondial se tourna vers les laboratoires et les serres avec autant de ferveur et d’assiduité qu’auparavant les stades. Des dizaines de scientifiques, laborantins, ingénieurs, fort peu habitués à être scrutés de la sorte, virent soudain apparaître autour d’eux projecteurs, caméras, microphones et présentateurs. Certains se découvrirent un goût pour la célébrité. On inventa des stars, on écrivit et on dramatisa, on rejoua cela comme tout le reste.
Cette brusque sujétion de la vie scientifique à celle des médias, ce rapprochement de la démarche expérimentale avec les impératifs de l’audimat fut peut-être pour quelque chose dans le résultat final.
La solution trouvée fut annoncée avec grande cérémonie depuis le parvis d’un immense complexe technologique de New Delhi. Retransmise partout à travers le monde sur des écrans géants, le cérémonial déclencha des scènes de liesse inédites par leur ampleur et leur durée. Le festival dura près d’une semaine et, au bout de trois jours déjà, plus personne ne savait bien pourquoi on chantait, on buvait, on klaxonnait. L’important, à en croire les réjouissants, était surtout d’être heureux tous au même moment. Cette raison-là en valait bien une autre.

Au milieu des champs, dans les forêts ratiboisées de l’Amazonie ou dans les steppes exsangues de Sibérie et de Mongolie, on introduisit des centaines d’espèces nouvelles, semblables en apparence aux menacées mais pourvues de gènes leur assurant une résistance sans faille, des besoins en eau et en lumière réduits au strict minimum. Ces caractéristiques étaient pour la plupart tirées du règne animal et particulièrement des insectes et autres invertébrés. Ces nouveaux chênes avaient quelque chose du cafard. Ils étaient, pour employer le mot d’un homme politique d’alors : « Increvables ! ».
Pendant un an, ce fut l’extase. Tout croissait. L’air était chargé d’odeurs oubliées. Au printemps, plus de nuages de pollen : les plantes nouvelles n’en avaient plus besoin. Une graine, une bouture et poussait un buisson conçu pour durer toujours. C’était toute une nouvelle nature, copie parfaite de la précédente, qui dévorait le dioxyde de carbone par kilotonnes, ne mourrait jamais, ne bougerait plus.
Il y eut bien quelques esprits chagrins pour arguer que ce n’était plus un monde, plus des forêts, des bosquets, des jardins ou des parterres mais un musée, pour mettre en doute le bien fondé de manger les fruits de pareilles cultures. On les réduisit au silence. L’air n’était-il pas plus respirable ? N’était-on pas heureux de ce printemps permanent ? Ne coupait-elle pas le souffle, cette complète exubérance végétale ? Les consciences ne s’étaient-elles pas délestées d’un poids terrible ? Ne vivait-on pas plus heureux ?

Personne ne réagit vraiment quand les premiers cas étranges furent décelés. Ils donnèrent lieu à quelques entrefilets, quelques partages, un bandeau ou deux en bas de l’écran. Guère plus. Un homme retrouvé seul chez lui, l’estomac rempli de feuilles de salades vertes et non digérées. Deux enfants tragiquement noyés, tombés et tenus à l’eau de la rivière par les racines sur lesquelles ils avaient trébuché. Des lianes un peu trop longues verrouillant la porte d’une serre, enfermant les jardiniers à l’intérieur par temps de canicule. Déshydratation. Rien de vraiment remarquable. Rien d’inquiétant.
Pourtant, dans le premier mois de la deuxième année, les incidents de ce genre se multiplièrent tant que le nombre de morts dépassa celui des accidents de la route.
Certains commencèrent à douter.
D’autres, plus consciencieux ou perceptifs reprirent leurs équations, s’aventurèrent à faire de nouvelles expériences. Toutefois, quand la communauté scientifique se rendit compte de l’étendue de son erreur, il était trop tard.
Quelque chose dans le règne végétal s’était réveillé. Les plantes étaient devenues agressives. Elles tuaient. Elles tuaient volontairement. Elles tuaient efficacement. On pourrait faire le récit de la longue guerre que fit la Terre aux hommes, narrer tous les étranglements, les asphyxies, les membres brisés, les cages thoraciques percées par des branches acérées, les corps tordus jusqu’à rompre complètement, une guerre dont l’humanité portait seule la responsabilité, mais à quoi bon ? Elle avait sans le savoir créé une nouvelle espèce dominante qui l’assassinait à son tour, et tout aussi inconsidérément. Pas le temps de savoir si coulait réellement désormais dans les feuilles la chlorophylle du meurtre. Impossible de déterminer s’il s’agissait d’une vengeance ou d’un anthropocide par inadvertance.
On ressortit des caves tout un arsenal qu’on avait jusque-là juré détruit, recyclé, inoffensif : tous les pires herbicides, tous les perturbateurs connus. On déversa des litres et des litres d’essence et de napalm. On fit des incendies cataclysmiques et désespérés. On mobilisa pour bêcher, arracher, retourner. On n’osa plus rien manger. Tout cela, en vain. Les racines poussaient partout, enrayaient tous les mécanismes, désossaient tous les immeubles, broyaient en poussière les remparts et les routes, les couches et les surcouches de béton renforcé coulées à la hâte. Rien n’y fit.
Dans les derniers temps, les arbres poussèrent si haut, si larges et si épais que la canopée masqua le soleil. Ceux que les plantes ne tuèrent pas moururent de froid, d’humidité ou de désespoir. On s’enterra dans des caves métalliques, conscients que c’était s’enfouir avant même d’être morts. Dans leurs cercueils de fer, les hommes tendirent l’oreille, guettant le fouissement des racines qui viendraient les écraser.

Le dernier évènement dont les médias humains se firent l’écho fut l’écroulement du Palais Présidentiel dans lequel les restes d’un gouvernement ou d’un autre s’étaient agités jusqu’au bout, persuadés de toucher du doigt une solution. Le choix, en vérité, eux ou d’autres comme eux l’avaient fait longtemps auparavant . Il n’y avait désormais plus rien à faire que récolter.

Après cela, tout se tut, à part le vent dans les feuilles, le bruissement des branches et, trop bas pour l’entendre, le craquement éternel des troncs qui poussaient, poussaient, poussaient…

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