VSMP

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Pour fêter dignement 2019, je vous offre une courte nouvelle écrite en 2017.  En la relisant il y a quelques semaines, il m’a semblé qu’elle était toujours dans l’air du temps.
Encore une fois, elle est lisible en ligne ou disponible au format .epub pour les utilisateurs de ce genre de choses.
Bonne lecture !
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VSMP

Veillez sur mes parents

Grâce à son réseau de facteurs, La Poste vous assure du bien-être de vos proches.

Ces visites à domicile favorisent le maintien du lien social des personnes âgées. Elles s’appuient sur le passage du facteur 6 jours sur 7, et sur la relation de confiance qui l’unit à ses clients (…)

Grâce à un équipement connecté installé à domicile, votre parent peut contacter à tout moment les équipes de téléassistance pour une alerte. (…)

À partir de 19,90 €/mois

extrait d’un dépliant promotionnel, La Poste, 2017

***

Pendant les quatre cents derniers mètres de la rue des Camélias, les deux mains serrées sur le guidon du scooter électrique, Adrien sentit son ventre se contracter, et une nausée bien reconnaissable lui monter au nez. Le numéro 17, avec son toit gris faussement traditionnel, ses volets électriques et ses formes droites et perpendiculaires trahissant la construction récente de la maison comme de l’intégralité du lotissement, semblait le voir venir et, sans le narguer tout à fait, l’appeler d’un ton atone :

« Viens donc, si t’es capable. Il va bien falloir y passer, de toute façon. C’est pas comme si tu avais le choix. »

Devant le guidon du scooter, dans la sacoche fixée sur le cadre de la roue avant, le papier trônait sur le tas du courrier qu’il lui restait à discuter. C’était la perspective de plusieurs minutes perdues dans cette matinée déjà si avancée, où chaque seconde comptait déjà. Chaque instant d’immobilité, c’était un peu plus de courrier pas distribué, un peu plus de temps dévoré sur son après-midi. Il y avait bien une heure de rentrée théorique, mais il lui fallait finir la tournée.

S’arrêter, prendre le courrier, le glisser dans une boîte : cinq secondes. Dix, si elle n’était pas facilement accessible, encore plus s’il lui fallait descendre du scooter. Disons vingt. S’il y avait un colis, rajouter encore trois secondes : le temps de prendre sa clef, d’ouvrir la boîte, en forçant au besoin contre la serrure grippée par les intempéries, fourrer le paquet, refermer.

Un recommandé, lettre ou colis, c’était au moins trente secondes : descendre, passer le portillon, sonner devant la maison aux volets encore clos, piétiner un peu en attendant de faire demi-tour, glisser l’avis de passage. Déverrouiller son téléphone, s’en servir pour flasher le code-barre, sélectionner l’option « avisé », remonter en selle, repartir.

L’heure, elle, ne s’arrêtait jamais de passer.

« Les tournées sont étudiées, calibrées, qu’on lui avait dit. En bossant bien, pas de souci pour finir à l’heure. »

S’il rentrait tard – il avait bien compris – c’était de sa propre faute. Certainement pas celle des aléas quotidiens, de la météo, des passants qui l’arrêtaient pour une raison ou pour une autre, attirés par l’uniforme, ni celle de la charge de travail qui changeait tous les jours, ou bien de la fatigue, de la semaine de six jours et de l’horaire d’embauche si matinale.

Cela faisait trois semaines qu’Adrien travaillait à La Poste. Cela lui paraissait déjà beaucoup plus.

Et maintenant, en plus de tout, il y avait ce papier en haut de sa pile, qu’il avait trié ce matin avec appréhension et en se forçant aux plaisanteries de ses collègues à ce sujet, parce que c’était le premier du bureau et qu’en plus, cela tombait sur lui : un CDD, un remplaçant que les habitants du quartier n’avaient pas encore tout à fait appris à reconnaître, auquel ils jetaient des coups d’œil à l’hostilité à peine voilée. Adrien s’était mordu la lèvre.

Tout le monde – lui le premier – était conscient de l’absurdité de la situation.

Et pourtant, l’arrêt était programmé dans son téléphone et le papier était là, avec comme en-tête le logo jaune et bleu et les quatre mots qui lui donnaient la nausée :

« Veiller sur mes parents. »

Au 17 rue des Camélias, Mme Perrigault vivait seule, et sa famille avait choisi de payer la poste pour venir vérifier une fois par semaine si elle allait bien. Ils avaient certainement tout un tas de bonne raison, pensa Adrien. Tout d’abord, c’était pratique.

« De toute façon, avaient-ils pensé, le facteur passe. Et puis, comme ça, on sera sûr. »

Et puis, cela leur donnait bonne conscience. Il y avait même un crédit d’impôt ! Adrien les entendait presque :

« Elle qui ne connaît personne dans ce quartier tout neuf, qui se fait livrer les courses parce qu’elle ne peut plus les faire elle-même, elle verra comme cela quelqu’un au moins une fois dans la semaine. »

Et ils n’avaient pas à se déplacer eux-mêmes. Ils n’avaient pas plus envie que lui de prendre sur leur emploi du temps chargé pour vérifier que leur mère allait bien. Lui, cependant, n’avait pas le choix, et c’était toute la différence. Qui plus est, le prix payé pour le service n’aurait aucune répercussion sur sa propre paye.

Adrien gara son scooter devant l’allée. La nausée était de plus en plus forte. Il se demanda un instant s’il n’allait pas vomir, là, au milieu de la rue. Il descendit de selle, jetant un regard désespéré au coffre plein sur les roues de derrière, et au reste du courrier qui l’attendait dans un dépôt, dix rues plus loin.

« Deux minutes, dit-il tout haut. »

Il avait, malgré lui, pris l’habitude de parler tout seul en tournée. Il retira son casque et le laissa pendre dans un équilibre précaire

« Deux minutes et je suis dehors. Après ça, si je me presse, ça devrait le faire. »

En poussant le portillon faussement boisé, pendant les cinq pas qu’il lui fallut faire pour atteindre la porte, il ne put empêcher son imagination de dérouler le chapelet d’horreurs auxquelles il pouvait s’attendre : l’odeur de vieux qui s’échapperait comme un nuage pestilentiel, la voix chevrotante et doucereuse ou, au contraire, l’amertume légitime envers ses enfants redirigée vers lui, qui n’y pouvait rien. Il y aurait certainement des meubles recouverts de tapisserie ou de cuir marron, et puis des chats. Au moins trois chats, dont l’urine imprégnerait tout. Encore une odeur et, celle-ci, il ne pourrait pas s’en débarrasser. Il la porterait avec lui pour le reste de la matinée.

Qu’allait-il bien pouvoir lui dire ?

« Bonjour, Madame, c’est le facteur, marmonna-t-il en espérant que personne n’était dehors pour l’entendre. Je viens vérifier que vous êtes toujours là. »

C’était stupide.

Il prit une profonde inspiration et pressa le bouton de la sonnette. Le tintement se fit entendre de l’autre côté de la porte. Adrien tendit l’oreille, cherchant à déceler des pas se rapprochant. Il avait déjà sorti son téléphone et sélectionné dans la liste la ligne de cette « prestation VSMP ». La mention « non reportable » était inscrite en lettres rouges, ce qui disait clairement ce que cela disait : il devait entrer.

Il ne pouvait pas partir d’ici avant d’avoir vu Mme Perrigault.

Il n’entendait personne marcher vers la porte. Adrien trépigna d’impatience. Il attendait depuis presque une minute. Il jeta un coup d’œil vers son scooter. Il pouvait toujours finir sa tournée et revenir. Peut-être que la vieille n’était pas réveillée. Ou qu’elle était sourde.

Non, décida-t-il, il avait déjà suffisamment perdu de temps ici. S’en aller et revenir, ça n’avait pas de sens. Il sonna donc à nouveau.

« Mme Perrigault ? C’est le facteur. Je viens pour… »

L’absurdité de ce qu’il allait dire le fit hésiter.

« Je viens pour « Veiller sur mes parents. »

La maison resta toujours silencieuse. En désespoir de cause, il projeta son regard par-dessus la haie et fouilla la rue à la recherche de quelqu’un, un voisin ou n’importe qui, qui sache si la vieille était là ce matin. Mais non, il n’y avait personne. On était en semaine. Les chômeurs restaient cloîtrés chez eux pour dissimuler leur oisiveté. Les allées des pavillons identiques étaient vides. On avait pris sa voiture pour aller travailler. Le lotissement serait comme mort jusqu’à dix-sept ou dix-huit heures. Et, de toute façon, pour qu’il se retrouve là, la vieille ne devait pas connaître ses voisins. Pas de secours à espérer de ce côté-là.

Il posa la main sur la poignée. Évidemment, la porte était verrouillée de l’intérieur.

« Foutu pour foutu ! »

Il n’avait pas d’autre choix que d’entrer maintenant. S’il revenait au bureau bredouille, on lui ferait faire demi-tour. Lors de la mise en place du service, lui avait-on expliqué, on avait installé au 17 rue des Camélias un boîtier électronique sur lequel il lui suffisait de poser son téléphone de service pour valider la prestation. Magie de l’informatique moderne : le système était supposé lui faire gagner du temps. Et s’assurer du même coup de l’heure à laquelle il réalisait la prestation. Dès qu’on lui avait fourni l’appareil, Adrien s’était empressé de désactiver les fonctions de localisation, mais il ne se faisait guère d’illusions.

Il contourna la maison, longeant les thuyas jusqu’au minuscule jardinet, et la terrasse tout aussi réduite sur laquelle un mobilier de jardin était disposé. Aux feuilles et à l’eau qui croupissait sur l’assise des chaises en plastiques, il y avait un moment que personne ne l’avait utilisé.

Il posa la main sur la baie vitrée et, lorsqu’elle coulissa, poussa un « Ahah ! » victorieux.

Il entra sans hésiter.

Contrairement à ce qu’il s’était figuré, il ne se dégageait pas de l’intérieur une odeur particulière. Adrien en fut presque déçu. Pas le moindre chat à l’horizon non plus. Pas même un oiseau, ou un poisson. La vieille vivait tout à fait seule. Le mobilier, heureusement, était suffisamment vieillot pour qu’il soit certain de ne pas s’être trompé de maison.

« Mme Perrigault ? appela-t-il encore une fois. C’est le facteur. Je suis désolé d’être rentré comme ça, mais je dois vérifier que vous allez bien alors… »

Le silence de la maison lui inspira soudain l’idée qu’il n’était pas censé rentrer chez les gens sans qu’ils soient au courant. Incertain, il posa la liasse de courrier qu’il avait emmenée avec lui – constituée en majorité de catalogues de vente par correspondance et de dépliant annonçant que la vieille avait gagné mille euros pour peu qu’elle se donne la peine de répondre – sur la table du salon et se dirigea vers l’entrée.

Le boîtier, petit morceau de plastique jaune, était fixé sur le mur près de la porte. Adrien soupira de soulagement, dégaina le téléphone et le posa. Une douce sonnerie et une diode verte confirmèrent la réalisation de la prestation.

Toujours pas de trace de la vieille.

Il n’avait qu’à ouvrir la porte, remonter sur son scooter, et tout serait dans l’ordre. Aux yeux de ses chefs, il aurait suffisamment « veillé ».

Pourtant, il n’ouvrit pas la porte d’entrée tout de suite, ne dévala pas l’allée, ne remonta pas sur le scooter. Par quoi fut-il retenu ? Si quelqu’un lui avait posé la question, il aurait certainement répondu « le sens du devoir » ou « le goût du travail bien fait », mais en vérité, ils n’y étaient pas pour grand-chose. La curiosité l’empêcha de partir et, avec elle, une tension qu’il n’avait pas ressentie depuis les promenades solitaires de son enfance : la tension plaisante de se trouver quelque par où il n’était pas censé être. Le plaisir de la transgression.

Et puis, cela ressemblait à un mystère ? La vieille aurait dû être là, et elle n’y était pas. Voilà qui, au moins, rompait la monotonie de son interminable semaine. Sans s’en rendre compte, il avait presque oublié le compte à rebours qui continuait pourtant d’égrainer ses secondes et ses minutes.

Avec un murmure inarticulé, il s’engagea dans le couloir. Sur les murs, les cadres vieillots contrastaient avec la peinture blanche neuve et stérile. Tout dans ce pavillon criait que la personne qui l’occupait ne l’habitait pas vraiment. Elle y avait été amenée contre son gré, arrachée à une maison où elle avait passé la majeure partie de sa longue vie, où elle avait élevé ses enfants qui, à la première occasion, l’avaient vendue et avaient confié à une entreprise le soin de prendre de ses nouvelles.

Le 17 rue des Camélias avait plutôt l’air d’une chambre d’hôtel occupée pour une longue durée que l’on tente tant bien que mal de rendre un peu plus familière et chaleureuse. Mme Perrigault, songea Adrien, devait se douter certainement qu’elle n’y resterait pas pour longtemps, elle avait fait de son mieux pour y recréer quelque chose qui ressemble à son véritable foyer.

« Mme Perrigault ? appela Adrien encore une fois, mais moins fort. »

Il régnait dans le pavillon un tel silence qu’il s’en voulait presque de le briser. Il poussa une porte : il découvrit une chambre où il ne s’attarda pas. Étrangement, s’introduire dans toute le reste de la maison, mais la chambre c’était trop intime. D’autant plus qu’elle était tout aussi dénuée de Mme Perrigault que le salon. Il referma précipitamment le battant, recula d’un pas.

Encore trois portes : l’une donnait sur une chambre d’ami, vide encore. L’autre sur des w.c. chromés flambants neufs. Comme toute la maison, ils donnaient l’impression d’un de ces exemplaires de démonstration que l’on trouve dans les magasins d’ameublement.

Ne restait qu’une seule porte et Adrien la poussa pour la découvrir fermée. La salle de bain était verrouillée de l’intérieur. D’un seul coup, son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Il hésita un instant, les bras ballants. Il appela encore. Toujours pas de réponse.

Une goutte de sueur lui dévala soudain la nuque.

Il tapota sur la porte du pli de son index, se doutant pourtant qu’il n’obtiendrait pas de réponse.

Que faire ?

C’était une nouvelle occasion de tourner les talons. Il n’y avait pas trente-six raisons possibles pour que cette porte soit fermée. La vieille était forcément dedans. De deux choses l’une : soit elle était sourde, soit… Adrien pouvait s’en aller maintenant. La vieille ne l’avait pas vu. Personne ne l’avait vu. Il oublierait l’incident, rangerait l’affaire dans un coin profond de sa mémoire, cela serait tout.

« Oui, se répondit-il, mais la semaine prochaine ? »

La semaine prochaine, le papier réapparaîtrait, il devrait s’arrêter, remonter l’allée, frapper une nouvelle fois à la porte. Et si ses enfants appelaient la vieille, lui demandaient si le facteur était bien passé ? Comment expliquerait-il alors avoir effectué la prestation sans qu’elle l’ait vu ? Il pourrait toujours mentir, inventer que la vieille était sénile, mais ce serait sa propre parole contre la sienne, contre celle de la famille et Adrien ne se faisait pas d’illusions.

La parole du client serait toujours plus valable pour ses chefs, pour la direction, que celle d’un remplaçant de rien du tout comme lui.

Il était coincé. Alors tant pis.

Il héla la vieille une dernière fois, sans grand espoir, puis recula d’un pas, prit une grande respiration et fonça dans la porte l’épaule en avant, comme il l’avait toujours vu faire dans les séries télé. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle cède aussi facilement, ni à la douleur dans son épaule. Il grogna, trébucha, tituba. Son entrée n’eut résolument rien d’héroïque. Le battant claqua contre le mur, laissant une marque profonde dans la couche de plâtre trop fin du mur, avant de revenir cogner dans la tête d’Adrien, l’assommant à moitié.

Il ne reprit pas tout à fait ses esprits avant une bonne seconde. Alors seulement, il balaya du regard la pièce, carrelée de gris, meublée de noire, équipée d’éviers métalliques luisants. Presque aussi grande qu’une chambre, c’était un endroit bon à photographier. Adrien n’aurait pas osé s’y laver. Trop peur de casser quelque chose, de salir, bref, de déranger. De toute façon, pensa-t-il, étonnamment détaché, avant d’utiliser la douche à l’italienne, il aurait fallu en sortir la vieille qui y était écroulée.

À sa grande surprise, Adrien ne perdit pas son sang-froid. Quand, parfois, il s’imaginait pris dans une situation similaire, il se voyait toujours fébrile, terrifié. Là, au contraire, une froideur calculatrice s’était emparée de lui. Il observa attentivement la vieille, qu’en lui-même il ne réussissait toujours pas, malgré qu’il l’ait sous les yeux, à la désigner par son nom. Elle était entièrement nue, mais sèche. Il ne s’autorisa pas à ressentir du trouble ou du dégoût devant ce corps de femme âgée, entièrement dévoilée, si différente et presque monstrueuse en comparaison des filles qu’il fréquentait. Tout ce qu’il remarqua, c’est qu’elle était sèche, tout comme le sol, ce qui expliquait le silence de la douche. À sa droite, sur un porte-manteau fixé à l’envers de la porte, un peignoir de flanelle orangée pendait et, avec lui, le collier au bout duquel était fixé le pendentif fourni par La Poste.

C’était une petite saleté de plastique bleu nuit, muni d’un bouton sur lequel le client pouvait appuyer pour appeler directement les secours. Le génie qui avait prévu ce système n’avait visiblement pas pris en compte l’hygiène.

Il traversa la salle de bain en deux pas mesurés et se pencha sur le corps de la vieille. Ce n’est qu’une fois accroupi à côté d’elle qu’il se souvint qu’il n’avait pas la moindre idée de quoi faire. Après tout, il n’était pas secouriste, ni n’avait reçu la moindre formation. Encore une fois, personne n’avait pensé à ça avant de l’envoyer ici. Puisant dans de vagues souvenirs d’une rencontre avec la Croix Rouge en classe de 4e, il présenta le dos de sa main devant la bouche de la vieille, cherchant à percevoir son souffle sur sa peau.

Il ne sentit rien.

Sa main descendit jusqu’à la gorge. Sans pouvoir retenir une grimace, il posa le doigt sur la peau froide et ridée, cherchant l’artère et le pouls. Il trouva l’une, pas l’autre.

« Merde. »

Adrien se redressa à moitié, mais resta accroupi. La sueur froide avait fait son retour. Dans la poche de son gilet, son téléphone de service le brûla soudain. Il l’ignora.

Que faire ?

Il se releva enfin, tendit la main vers le pendentif. Il allait appuyer sur le bouton et passer le collier autour du cou de la vieille. Peut-être même faire couler la douche. On penserait à une glissade, ou à une attaque cardiaque – qui était peut-être bien ce qui avait réellement tué la vieille. Elle aurait eu le réflexe d’appuyer sur le bouton, mais les secours seraient arrivés trop tard. Il enjambait le corps pour ouvrir le robinet, mais s’arrêta au milieu de son mouvement.

Cela ne collerait pas. Comment aurait-il pu réaliser la prestation si la vieille était morte dans la douche ? L’heure de son passage devait bien être enregistrée quelque part. L’heure de l’appel aussi.

Réfléchissait-il trop ? Peut-être. Mais il préférait ne prendre aucun risque. Si on apprenait qu’il était entré sans qu’on l’y invite chez quelqu’un, il serait viré. Si cela se savait qu’il avait validé la prestation sans voir la personne tout autant.

Il se releva, contempla à nouveau le corps. C’était une petite chose, assez frêle. Elle était sûrement là depuis plusieurs heures.

« Après tout, pensa Adrien, les vieux se lèvent tôt. »

Il laissa échapper une exclamation victorieuse. Il savait parfaitement ce qu’il fallait faire pour concilier les deux.

Il sortit dans le couloir, poussa la porte de la chambre et y entra brusquement, toute hésitation envolée. Comme il s’y attendait, les vêtements que la vieille avait prévu de porter pour la journée étaient là : proprement étendus sur le lit. D’un geste assuré, il s’en empara et les emporta avec lui dans la salle de bain.

La seule chose à faire pour que la situation ne se retourne pas contre lui d’une manière ou d’une autre, c’était de faire en sorte que l’on croit que la vieille était morte après son passage et qu’il l’avait rencontrée vivante.

Il retrouva la salle de bain et le corps étendu sur le carrelage. Il posa le tas de vêtements sur l’évier. Il se pencha sur la vieille et entreprit de lui passer des sous-vêtements, pour commencer. Le corps était rigide, et pas coopératif du tout. La petite culotte ne fut pas si terrible, mais le soutien-gorge fut une véritable épreuve. Il souleva le buste de la vieille, relâcha sa prise le temps de passer le bras gauche dans la première boucle, mais le corps s’affaissa. Il la souleva à nouveau, soupira de frustration en voyant que le bras gauche avait glissé hors de la bretelle. Alors, il plia son propre genou, le cala au creux des hanches de la vieille et, libérant ainsi ses deux bras, réussit à enfiler les deux bretelles.

Agrafer le soutien-gorge se révéla plus délicat encore. Maugréant contre ses doigts malhabiles, Adrien dut s’y reprendre à plusieurs fois. Il devait bien l’avouer : il manquait d’entraînement.

Ce travail terminé, il soupira et s’écarta un peu trop vite, laissant retomber le corps dont la tête vint violemment cogner par terre. Tout d’abord, Adrien se maudit, mais il haussa finalement les épaules. Quelle importance ? Il faudrait bien qu’elle ait l’air d’être tombée de toute façon !

Revenu sur ses deux pieds, il empoigna les poignets de la vieille et commença à la traîner. Cela, encore, ne se fit pas sans mal. Le corps était plus lourd que ce à quoi il s’était attendu et manœuvrer le virage pour s’engager dans le couloir demanda de pousser, tirer. Le corps cogna plusieurs fois contre le chambranle. Adrien s’arrêta et s’assura avec soulagement que les chocs n’avaient pas laissé de marque visible sur la vieille.

Quand il atteignit enfin le salon, il était en sueur. La brûlure du téléphone dans sa poche poitrine ne s’était pas atténuée et il se fit violence pour ne pas le sortir, ne serait-ce que pour regarder l’heure. Cela prendrait le temps que cela prendrait. Le temps perdu ici, se dit-il, philosophe, était du temps gagné plus tard. La semaine prochaine, par exemple, quand il n’aurait pas à repasser. Il finirait le travail un peu plus tard cet après-midi et voilà tout.

Adrien passa les mains sous les épaules de la vieille et, en pliant bien les jambes comme il l’avait appris pour soulever les charges lourdes, il l’installa assise sur une chaise. Il s’attela ensuite à terminer de l’habiller. Le chemisier et le gilet en coton ne posèrent pas trop de problèmes – à part qu’il dut faire attention à ce qu’elle ne bascule pas d’un côté ou de l’autre du siège. Le pantalon de toile bleu ciel fut une autre paire de manches. Il n’eut pas d’autre choix. Il passa les deux manches aux pieds sans trop de difficultés, mais, pour les enfiler jusqu’en haut, il n’eut pas d’autre choix que de soulever la vieille contre lui d’un bras, tandis que l’autre s’affairait tant bien que mal en bas.

La braguette fut, tant bien que mal, remontée. Sa première tentative de fermer le bouton à la taille fut un échec retentissant, d’autant qu’il passa tout près de laisser choir le corps encore une fois. La deuxième fonctionna au moins à moitié. Il put reposer la vieille tel quel, et finir de la boutonner assise.

Il essuya d’un revers de la main la sueur sur son front. Il recula d’un pas et contempla son œuvre.

« Ce n’est pas si mal, constata-t-il. »

Il manquait encore une paire de chaussures, le chemisier n’était pas très droit et l’un des boutons de manchette n’était pas encore fermé, mais cela donnait une assez bonne apparence de normalité. Un aller-retour dans la chambre de plus, et il dégotta une paire d’escarpins qu’il enfila aux deux pieds un peu gonflés d’une main déjà bien plus assurée.

Une satisfaction étrange l’envahit. Sans s’en rendre compte, il s’était pris au jeu. Il lui fallait faire attention aux détails. Tout devait sembler être un matin normal. Alors, il parcourut le salon à la recherche d’une photo récente de la vieille. Il finit par trouver. La vieille souriait, entourée de ce qu’Adrien supposa être ses enfants. Par chance, elle ne semblait pas porter de maquillage ni de coiffure compliquée.

C’était aussi bien, car il n’aurait pas été capable de la maquiller, ni de la coiffer correctement. Par acquit de conscience, il dénicha tout de même une brosse à cheveux fit avec quelques passages dans les cours cheveux que la teinture avait rendus d’un gris uniforme plutôt que poivre et sel. Il trouva à ce geste répétitif quelque chose de reposant. Presque méditatif. Il pensa aux enfants de la vieille qui n’étaient pas là, eux, pour la ramasser sur le carrelage de la salle de bain et s’occuper d’elle.

Même ça, songea amèrement Adrien, il devait le faire à leur place.

Puis, avec beaucoup de douces précautions, il déposa le corps de la vieille au sol. Il prit le temps de réfléchir à la disposition idéale des bras et des jambes. Comment serait-elle tombée ? Après de longues tergiversations, durant lesquelles il ne se soucia même pas de la position dans laquelle il l’avait véritablement trouvée, il se décida pour une posture un peu dramatique.

Il fit rouler le corps sur le côté, une jambe glissée et coincée sous l’autre, légèrement pliées comme pour signifier la lenteur avec laquelle la vieille s’était affaissée. Le bras gauche serait tendu sous la tête, tandis que le droit serait replié, la main crispée contre sa poitrine autour du bouton d’alarme.

Adrien se frappa le front de la paume de la main. Le collier ! Il oubliait le plus important ! Il se rua dans la salle de bain et s’empara du collier. Pris d’une inspiration subite, il tourna le mélangeur du lavabo sur la position la plus chaude et fit de même avec la douche. Il s’empara du pommeau et aspergea volontairement le sol et la paroi vitrée qui séparait la douche du lavabo. En quelques secondes, la pièce était remplie de buée. Il saisit même la serviette de bain qui attendait sur le séchoir, l’humidifia et la reposa à sa place. Cela ne servirait peut-être à rien, mais mieux valait prévenir que guérir.

C’était maintenant une salle de bain dans laquelle quelqu’un s’était douché sans le moindre incident. Parfait.

Il s’en revint, passa avec délicatesse le collier autour du cou de la vieille et glissa le pendentif en plastique dans sa main. Pauvre Mme Perrigault, dirait-on. Morte en tentant d’appeler des secours qui arriveraient trop tard.

Peut-être aurait-elle eu plus de chances qu’on vienne à temps si elle avait utilisé son téléphone pour appeler le SAMU plutôt que ce bouton offert par La Poste.

Adrien sourit. Si lui-même commençait à croire à l’histoire qu’il avait racontée dans cette maison, c’était qu’elle était bonne. De toute manière, pensa-t-il, personne ne chercherait trop loin. Ce ne serait qu’une vieille de plus morte toute seule, comme ça, un beau matin. Sans signe avant-coureur. Toutes les prestations du monde n’auraient pas suffi à empêcher ça.

Personne de sensé ne pourrait lui en vouloir puisque personne ne saurait qu’il avait été là.

Adrien regarda encore quelques secondes le corps de la Vieille, avec satisfaction. C’était peut-être bien cela, finalement, le sentiment du travail bien fait.

Avant de sortir, il prit le temps d’ajuster quelques petits détails. Il fit la vaisselle du frugal petit déjeuner que la vieille n’avait pas encore eu le temps de faire, puis il saisit la liasse de courrier, ouvrit une ou deux enveloppes, en tira une facture à côté de laquelle il déposa une paire de lunettes de lecture trouvées sur la table de nuit.

Le tableau, enfin, était complet.

Il se pencha une dernière fois vers la vieille et pressa le bouton.

Il céda alors la tentation et dégaina son téléphone. Il avait passé plus d’une demi-heure ici. Il fallait vraiment qu’il y aille. Il passa la baie vitrée, la referma derrière lui et, en sortant, marmonna :

« Au revoir, bonne journée ! »

Comme on retrouve un vêtement familier, il se glissa sans difficulté dans sa vive démarche de tournée. Aucun poids ne pesait sur son esprit. On aurait dit qu’il n’avait fait que rentrer et sortir. Il pensait déjà à l’histoire qu’il allait raconter pour justifier son retard. Rien d’exceptionnel, non.

« J’ai été retenu par ma prestation VSMP, dirait-il. J’espère que ça prendra moins de temps la semaine prochaine. J’en ai assez de rentrer aussi tard. »

Il n’aurait même pas à mentir. Seulement à feindre l’étonnement, et une certaine forme de tristesse détachée quand il apprendrait la nouvelle. Là encore, il n’aurait pas vraiment à se forcer. Ce qu’il était arrivé à la vieille était triste. Pas de doute. Il ne pouvait simplement pas laisser ça le ralentir, l’empêcher de finir sa tournée dans les temps.

Il remit son casque sur la tête, grimpa sur le scooter, desserra le frein à main et roula jusqu’à la boîte suivante. Alors seulement se pencha-t-il vers sa pile de courrier. Il y restait une lettre pour le 17 rue des Camélias. Sans la moindre hésitation, il l’attrapa et la jeta derrière lui, dans le coffre du scooter.

« Trop tard, dit-il tout haut. Pas le temps de faire demi-tour. »

Puis, il attrapa le courrier du numéro 19 et le fourra dans la boîte aux lettres. Sans traîner. Le 21 attendait son tour.

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