Simulacres pédagogiques et simulations : Jean Baudrillard au secours du professeur confiné.
Photogramme issu de The Matrix. C'est dans une édition du livre de Jean Baudrillard que Neo cache la disquette qu'il va vendre.

Simulacres pédagogiques et simulations : Jean Baudrillard au secours du professeur confiné.

Enfermé, confiné dans mon appartement, le reste du vaste monde ne m’apparaît plus que part trois voies.

La première, c’est la fenêtre, parfois ouverte, le plus souvent fermée à travers laquelle je peux contempler des avenues vides et ensoleillées. Dehors c’est le monde, mais dehors c’est vide. « Le désert du réel », pour mal citer Baudrillard.

La deuxième, ce sont les informations. En lecture, majoritairement. En réseaux sociaux un peu. De ce côté là, rien de nouveau.

La troisième, le gouffre qui s’est ouvert sous moi (et sous 900 000 autres au moins), c’est l’Espace Numérique de Travail. Là, c’est la « simulation ».

Il ne faut pas comprendre l’expression « le désert du réel » (comme souvent à la vision de The Matrix, quand Morpheus montre à Neo le monde « réel », le monde du « hors » de la Matrice) comme une dévastation. Le « désert du réel » de Baudrillard ce n’est pas un réel qui serait désert.

Le « désert du réel », c’est un réel qui a déserté. Ou plutôt, qu’on a chassé.

Pour bien comprendre, revenons à la citation de Baudrillard in extenso, dans Simulacres et Simulations en 1981. Il y reprend et inverse la parabole de la carte et du territoire.

Chez Borgès (« De la rigueur de la science »), les cartographes d’un Empire établissent une carte d’une rare précision : ses dimensions sont égales à celles de l’Empire entier, et le reproduisent exactement. Abandonnée par les générations suivantes, la carte part en lambeaux.

Chez Baudrillard, au contraire :

« Le territoire ne précède plus la carte ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres –, c’est elle qui engendre le territoire et, s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre. Le désert du réel lui-même. »

La voici, la formule. La carte n’est plus une reproduction parfaite du territoire. C’est le territoire qui émane de la carte, et qui est défini par elle. Le simulacre (la carte) précède le territoire. Ce faisant, il efface le réel préexistant.

Imaginons un champ. Énumérons les signes sensibles (les phénomènes) de son réel : il est vert, il est valonné, il a une odeur agréable. Un promoteur immobilier vient à l’acheter pour y bâtir un lotissement. Les plans de ce lotissement ne seront pas établis en fonction du champ. Le plan existe, préexiste. Le travail du bâtiment consistera à effacer (raser, défricher, aplanir, assainir) le champ réel pour en faire le lotissement dont la carte existe. Et pourtant, un lotissement existe bel et bien à présent. Le simulacre n’est pas virtuel. « Le simulacre est vrai ».

Il n’en efface pas moins ce qui existait auparavant.

Le simulacre n’est donc pas la dissimulation du réel. C’est au contraire, en donner tous les signes et, ce faisant, le nier. Baudrillard écrit (citant le Littré) :

« Dissimuler est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. Mais la chose est plus compliquée, car simuler n’est pas feindre: Celui qui feint une maladie peut simplement se mettre au lit et faire croire qu’il est malade. Celui qui simule une maladie en détermine en soi quelques symptômes. (Littré) Donc, feindre, ou dissimuler, laissent intact le principe de réalité: la différence est toujours claire, elle n’est que masquée. Tandis que la simulation remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire. »

Faire acte de simulation, ce n’est pas se cacher. Au contraire. Simuler c’est donner le signe de quelque chose qui n’existe pas : un lotissement, une maladie, le plaisir sexuel, etc. De là, il tire la différence importante entre « dissimuler » et « simuler ».

Dissimuler, masquer, ne remet pas en cause la différence entre réel et faux. Le faux se fait passer pour vrai, tout simplement. Le voile peut être déchiré.

Simuler, au contraire, c’est mélanger, nouer inextricablement le réel et les signes qui en donnent l’apparence. C’est pour cela que la Matrice est une simulation, et non pas une dissimulation. Elle donne tous les signes du réel. Elle en est indistinguable. Le monde « réel » en donne exactement les mêmes signes. Il n’y a plus de voile à déchirer puisqu’il n’y a plus d’autre côté.

Finalement, Morpheus a raison malgré lui quand il présente le monde comme « désert ». La simulation l’a entièrement recouvert. Impossible de faire la différence entre les deux régimes de « réalité » présentés. La Matrice n’a pas recouvert le monde : elle le précède, elle le génère même (voir la fin de The Matrix Reloaded, dans laquelle la figure de l’Architecte – justement – explique précisément cela).

Bref. En donnant tous les signes du réel, la simulation assassine le réel. Le réel est remplacé par ses signes. Puisque le simulacre précède le réel, celui-ci est « produit » et « il peut être reproduit un nombre indéfini de fois à partir de là ». Le réel est un objet industriel, « opérationnel ».

C’est ce que Baudrillard appelle « hyperréel » : du réel second ou un « produit de synthèse ».

Jusqu’ici, l’enseignement échappait tant bien que mal à cette précession des simulacres. C’est pourtant vers elle que tendent à l’amener les réformes successives. Les programmes ne programment plus rien. Les « référentiels » ne font plus référence à aucun réel, mais veulent en générer. Les « compétences » ne définissent aucun acte précis, aucun savoir. C’est aux enseignants d’en tirer du concret : du réel second.

De propositions opératoires (justement) comme « Relier des connaissances acquises en sciences et technologie à des questions de santé, de sécurité et d’environnement » ou encore « Écouter un récit et manifester sa compréhension en répondant à des questions sans se reporter au texte », les enseignants sont amenés à tirer des « modalités ». Ces modalités n’ont plus d’autre enjeu que de faire donner aux élèves les signes du réel (réel de la compréhension, de la liaison de connaissance…).

Le cauchemar définitoire des Bulletins Officiels (rien de clair, rien de précis, jamais) est une simulation en elle-même : donner le signe que quelque chose existe jusqu’à le faire disparaître. En formation autour de la « lecture analytique », chacun a donné une définition différente de l’exercice, et l’institution ne fournit aucune réponse. En pratique, la « lecture analytique » n’existe donc pas puisqu’elle n’est pas définie.

Petit à petit, malgré ces injonctions à simuler, l’enseignement résiste pourtant, et pour une raison simple : ce sont de corps et de voix dont il s’agit. Tant que l’on enfermera (de manière plus ou moins martiale) trente élèves avec un professeur, le simulacre sera tenu à distance. Dans une salle de classe, un geste, une parole existent. On peut arguer qu’ils sont conditionnés par les manuels de simulation que sont les programmes et les formations. C’est loin d’être faux mais tout de même. Voilà ce qu’est une classe : par métonymie, c’est ce qu’il se passe dans la classe. Pas de classe sans cette classe. C’est ce qu’on appelle poliment « l’humain ».

La « continuité pédagogique » est une simulation baudrillardienne. Voulue, conçue par la société technique, celle de l’hyperréel, elle veut donner les signes de la classe, sans la classe.

Il faut tout d’abord « maintenir le lien social ». Cette injonction est la même que celle faite aux facteurs de « Veillez sur mes parents ». Tous les moyens sont bons, surtout s’ils adviennent sans qu’on les y aide, s’ils surgissent, concrétisés à partir de simulations de consignes par les professeurs eux-même.

De là vient l’immense sentiment de bricolage : cette désorganisation – à défaut d’être voulue – est constitutive du régime de simulation dans lequel la « continuité pédagogique » entraîne le professeur. Que chacun se débrouille et fasse advenir ses « modalités ». Ce n’est d’ailleurs même pas que le ministère et ses occupants ne désirent pas proposer un modus operandi. C’est pire : ils n’en sont même plus capables. Le réel les a déserté. La salle de classe est pour eux une abstraction (ligne de code, feuille de calcul, statistique) qu’il appartient aux professeurs de faire advenir.

D’ailleurs, les énoncés ministérielles ne se posent jamais la question. On y lit : « La continuité pédagogique est assurée. » Présent de vérité générale. Énoncé toujours valable. Incontestable. Prophétie auto-réalisatrice. Je le dis, cela arrive, cela est. Neo, dans The Matrix, disait : « Je connais le kung-fu. »

Ensuite, puisque le professeur est un professeur, il doit être capable de continuer à être professeur sans élèves. Ou, en tout cas, il doit en donner les signes. La technologie est pour cela d’une grande aide. Elle permet de compter ces signes : fréquence de connexions à l’ENT (Espace Numérique de Travail) des professeurs et des élèves, nombre de courriels envoyés, travaux rendus. Peu importe le contenu de ces mails, peu importe que ces connexions soient actives, peu importe même la réussite des « travaux ». Leur signe suffit.

Pour la construction de cette continuité, la simulation s’appuie sur deux auxiliaires : l’habitus de l’enseignant, l’habitus de l’élève. Celui de l’enseignant porte parfois le nom de « dévouement », de « conscience professionnelle » ou, dans sa variante la plus coercitive d’« obligation de service ». Le professeur est mis en situation de paradoxe. Il a une envie sincère de travailler, il en voit l’utilité sociale. Il sent bien pourtant que son travail est impossible, puisqu’il n’y a plus de classe. L’ordre de la simulation lui répond : « Si ». Et voilà le professeur qui simule à son tour.

L’habitus de l’élève est nommé « sérieux », « posture d’élève », « assiduité ». Facile d’imaginer le désarroi des parents qui se retrouvent à endosser un habitus qui n’est pas le leur. Recevant le travail comme par magie, les voilà qui simulent la présence d’un professeur et jouent son rôle. Certains y parviennent, mais ils ne sont pas les plus nombreux. Et dire cela, ce n’est même pas encore prendre en compte les réalités sociales qui s’opposent concrètement à cette simulation : parents qui ne suivent pas, ne s’intéressent pas, ne parlent pas français, etc. La simulation, de toute manière, ignore le social. Tout est déjà accompli. Souvenez-vous : « La continuité pédagogique est mise en place. »

Un élève m’envoie son travail, je le corrige seul derrière mon écran, je le renvoie dans l’autre sens. L’un comme l’autre, nous avons accompli notre simulation de continuité pédagogique. Derrière mon ENT, je fais semblant. Je simule. Je construis une classe qui n’existe pas. Mon image et ma voix en visioconférence (manque de pot, je ne possède pas de webcam, je n’ai pas mes micros avec moi) ne sont que les signes de ma personne. La continuité, l’enseignement à distance par télécommunication c’est la disparition de l’enseignant.

En bref, si je ne suis pas là, je ne suis pas là. Si mes élèves ne sont pas en face de moi, il n’y a aucun nombre de courriels qui pourra le remplacer. Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir de l’injonction faite aux élèves qui, pour une raison ou une autre, manquent une journée de classe. Il leur faut, par leurs propres moyens, « rattraper » le cours. Ils doivent même en présenter les signes : le cours recopié, la correction d’exercices idem. Gare à celle ou celui qui ne produira pas les signes de sa présence. Honte sur qui ne fera pas semblant d’avoir été là. La punition, la sanction ne manquera pas de tomber si l’élève ne simule pas.

La « continuité pédagogique » (rien de pédagogique là-dedans, puisqu’étymologiquement le pédagogue est précisément celui qui accompagne physiquement l’élève à l’école) à tout prix, n’importe comment n’est pas seulement le signe des tentatives d’installation du simulacre dans les murs de l’école. Elle est la marque de la terreur capitaliste de l’oisiveté des professeurs : ces fonctionnaires (ou assimilés) continueraient de recevoir leur salaire inconditionnellement, malgré l’impossibilité physique, matérielle ? Impensable. Par conséquent, la continuité pédagogique culpabilise le professeur pour lui faire payer. Si les élèves n’y arrivent pas, si les parents sont dépassés, c’est sans doute que le « lien social » (épouvantail bien pratique) n’est pas suffisamment maintenu.

La continuité pédagogique est aussi la démonstration – tout comme l’avalanche de « contenus » mis à disposition « libre » pour occuper ce temps « libre » imprévu – de l’emprise profonde du divertissement de Pascal sur nous. Ce divertissement recouvre toutes les activités qui détournent l’homme de l’angoisse de sa condition. Que chacun (moi le premier) y associe ce qui lui semble pertinent : lecture, musique, sport, cinéma, séries télévisées, etc.

La continuité pédagogique est le symptôme d’une société qui considère l’école comme une garderie, un moyen pratique d’occuper les enfants et de les conformer. Double effet : les parents sont ainsi libres de produire, les enfants n’ont pas le temps de penser et se préparent à une vie de producteur durant laquelle ils n’en auront pas plus la possibilité. Il ne faudrait pas que les élèves, les professeurs et tous les autres simulateurs s’ennuient1, cessent de s’agiter et de produire les signes qui bâtissent leur hyperréel. Ils risqueraient d’ouvrir les yeux.

Malheur pour l’ordre de la simulation si ceux qu’elle régit se mettent à observer leur condition en face.

1« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

Blaise Pascal, Pensées.

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