La Trilogie du losange de Françoise d’Eaubonne met pourtant en scène un topo largement répandu de la science-fiction : celle d’une « guerre des sexes », aboutissant à domination politique des femmes sur les hommes. S’il paraît évident à première vu que des femmes – et a fortiori des militante féministes comme d’Eaubonne – aient produit ce genre de récits, il est peut-être plus étonnant de constater qu’une grande quantité de ces récits de « mondes sans hommes » ont été écrits… par des hommes.
C’est de tous ces récits dont Joanna Russ – qui a elle-même écrit un roman de « monde sans hommes » : The Female Man (L’humanité-Femme, dans sa dernière traduction française) – rend compte dans un article intitulé « Amor Vincit Foeminam : The Battle of the Sexes in in Science Fiction (Amor Vincit Foeminam : la bataille des sexes en science-fiction) »i. La différence essentielle que Joanna Russ remarque entre les récits de « mondes sans hommes » et les « utopies féministes » est que les premiers fondent leur narration sur des représentations essentialisantes, tandis que les secondes politisent la situation : « Les utopies féministes considèrent ce conflit comme publique, comme un conflit de classe. Les solutions qu’elle défendent sont par conséquent d’ordre économique, social, et politiques. » Marge Piercy va dans le même sens : « Les utopies féministes ont presque toutes à cœur la dignité du travail nécessaire, tout comme elles ont tendance à avoir à cœur l’intégration à la société des populations vieillissantes. ». Les récits de « mondes sans hommes » écrits par des femmes considèrent le travail reproductif comme un enjeu central, dans la lignée de l’adage « le quotidien est politique ».
La politisation, la montée en généralité, est donc le fait des populations dominées… c’est-à-dire celles qui y ont intérêt. Enfin, si aucun des auteurs évoqués n’imagine de « monde sans femme », la moitié des récits féministes « excluent les hommes, sans y penser plus que cela. »
Joanna Russ consacre l’essentiel de son article à mettre en évidence les logiques de la vision masculine et hétérosexuelle (à l’en croire l’homosexualité masculine n’est jamais évoquée dans les romans qu’elle étudie) d’une société féminine, qu’elle soit en guerre ouverte, dans la majorité des cas, ou bien que les femmes se soient « simplement retranchées loin de la compagnie des hommes. » Ce « regard masculin » trace sans surprise une ligne de démarcation entre les femmes montrée comme sexuellement actives (et attirantes pour les personnages) et « les vieilles pas sexy ». Elle donne l’exemple du roman Gender Genocide (Edmund Cooper, 1973) dans lequel « il y a des lesbiennes misandres, et il y a de vraies femmes ». Joanna Russ remarque « l’atmosphère de sexualité torride entre les « filles » – et ce alors que « la solidarité entre femmes n’existe pas » –, des figures aux « lèvres humides, avec la peau douce et des yeux humides » – des personnages qui seront amenées à êtres ramenées sur le « droit chemin » de l’« ordre naturel » par l’amour des héros – face aux « poitrines dures, plates, atrophiées » des femmes vivant sans les hommes. Pour autant, les femmes à sauver n’en sont pas moins des « Mères » et la dialectique moralisatrice de « la maman et la putain » n’est jamais loin, puis que plusieurs auteurs déplorent ces femmes « vidées de toute émotion par des désires trop souvent attisés et trop souvent rassasiés. » La sexualité des femmes de ces sociétés sans hétérosexualité est non seulement déviante, mais aussi trop visible, trop importante : elle provoque chez elles de la « passivité ». Ces récits sont moins des récits de lutte politique que des récits de sauvetage, voire de conversion : le héros doit sauver l’héroïne malgré elle. Ainsi, comme l’écrit Russ, une « Hell’s Angel devient une Mona Lisa en seulement un an grâce à la biologie ». Peu importe si le « passe-temps favori » du personnage était auparavant de « castrer et de tuer des hommes » : la « nature » reprend ses droits, pour peu qu’on lui en donne l’occasion. Cela n’empêche en rien la morale justificatrice de l’action « réparatrice » du héros d’être d’une nature morale, déguisée en politique : « la domination des femmes sur les hommes est injuste, mais le règne des hommes était bienveillant ».
Au-delà du caractère suranné et ridicule de tels récits pour un·e lecteur·ice des années 2020, de tels récits abondent la proposition de Pamela Sargent de récits écrits par des garçons (et non des hommes) pour des garçons. Joanna Russ va dans son sens, et encore plus loin : « Il est désormais clair que non seulement ces histoires ne parlent pas aux femmes : elles ne parlent même pas de femmes. » Chez les auteurs cités par Joanna Russ, ces récits de « monde sans hommes » expriment une angoisse de la disparition. Les autrices, elles, s’en servent formuler d’autres possibilités d’organisation sociale. « Qui veut l’égalité ? » demande Marge Piercy. Réponse « Celles qui ne l’ont pas. »1
Étonnamment, la majorité des personnages du Rivage des Femmes, de Pamela Sargent sont… des hommes. Dans ce roman, hommes et femmes vivent séparées. Les femmes habitent des villes utopiques fermées, tandis que les hommes sont revenus à l’état « sauvage », regroupées en tribus violentes dans les terres incultes du dehors. La reproduction est assurée par un stratagème religieux : les hommes pratiquent le culte de la « Dame » (et ses différentes représentations) et se rendent régulièrement dans des sanctuaires où, tout en leur procurant une extase sexuelle virtuelle, les femmes extraient leur sperme. On ne les y rappelle que pour venir chercher les enfants mâles, dont les villes se débarrassent. Le dispositif narratif choisit par Sargent, une alternance de chapitres narrés une femme et un homme, permet de confronter les points de vues de personnages venu.es des « deux côtés » : Laissa, une jeune femme exilée et Arvil, le jeune homme qu’elle persuade qu’elle est incarnation divine. Dans son roman, l’essentialisation des genres est un point de départ à remettre en question, et non un principe fondateur du récit. Contrairement aux livres qu’étudient Joanna Russ, l’ordre « naturel » n’est pas rétabli à la fin : les deux personnages ont une enfant, et l’abandonnent aux portes de la ville pour lui assurer une vie meilleure. Laissa reste cependant à l’extérieur avec Arvil. Si la « réunion » hétéro-sexuelle a bel et bien lieu, elle fait partie d’un processus historique plus large, et n’est pas un axe autour duquel la société tourne tout entière : une histoire individuelle n’est pas suffisante pour retourner une réalité matérielle instituée. Récemment retraduit et republié en France, les archétypes présentés par ce roman ont une postérité importante.
La série animée de science-fiction parodique Futurama (Matt Groening & David X. Cohen, 1999- ) y fait peut-être référence dans le premier épisode de sa troisième saison. Intitulé Amazon Women in the Mood, l’épisode confronte les personnages de la série à une planète peuplée d’amazones géantes qui capturent tous les hommes arrivant sur leur planète et leur infligent la « mort par Snu Snu » – c’est à dire l’acte sexuel. Cette contre-objectivisation est également le sort réservé aux hommes survivants de la guerre des sexes (ici présentée comme une véritable guerre) dans la Trilogie du Losange de Françoise d’Eaubonne. On apprend que la « Glorieuse Révolution » menée par les femmes et la « victoire d’Oslo » a non seulement à la domination des femmes, mais aussi à l’asservissement des hommes au sein d’« androcées ». Réduits en esclavages, « l’anus marqué au fer rouge », les hommes ne sont plus désignés que par le terme de « Fécondateurs ». Dans le futur lointain où se déroule la trilogie, prononcer le mot « homme » ou, pire encore, « père », est un blasphème, d’autant que les femmes se reproduisent par « ectogenèse ». Le mot a disparu… autant que la chose, puisque les hommes ont été exterminés (selon la loi « SCUM », sans doute une référence au SCUM Manifesto de Valerie Solanas) car considérés comme essentiellement violents. Le roman emploie un motif fréquent dans les récits d’histoire du futur, et particulièrement dans les récits utopiques : le dévoilement d’une histoire cachée, en l’occurrence celle du père d’une personnage, qui aurait dépassé par la violence masculine par la sortie de l’hétérosexualité, enfermé dans l’androcée.
Ainsi, la lecture de récits de « mondes sans hommes » écrits par des femmes se différencie des récits écrits par des hommes en traitant la question de la « guerre des sexes » non comme une confrontation de stéréotypes essentialisés mais comme une question de pouvoir. Marge Piercy écrit : « Une autre caractéristique des utopies féministes : la libération de la peur du viol et des violences domestiques. » En effet, « l’utopie est une œuvre qui résulte de la souffrance : c’est ce que nous n’avons pas mais désirons par-dessus tout. » Bien loin des mutilations du roman de D’Eaubonnes, ou de la domination retournée de ceux des auteurs sus-cités, le récit féministe « sans les hommes » qu’envisage Marge Piercy est une abolition de la souffrance. Selon elle, la figuration utopique est absolument nécessaire au changement social : « C’est en imaginant que ce que nous désirons réellement que nous commençons à nous y rendre ».
Si la problématique de la reproduction biologique n’est pas éludée, les femmes qui écrivent des récits de « mondes sans hommes » s’intéressent bien davantage aux enjeux de genre, entendu comme une réalité sociale conflictuelle et historicisée… c’est-à-dire politisée. Cela n’a rien d’étonnant de la part d’une militante et théoricienne de l’éco-féminisme comme Françoise d’Eaubonne, pour qui la « question » féministe a toujours été une question matérielle, une question de structure sociale, c’est-à-dire une question de mode de vie.
1« Pourquoi spéculer sur le futur ? », trad. Marie Koullen, Comment écrire de la SF après la fin du monde?, Goater, 2025
iScience Fiction Studies, Vol. 7, No. 1 (Mar., 1980), pp. 2-15