Violence : légitime ou non, « selon que vous soyez… »
Étymologiquement, la violence c’est la force. Ou plutôt : le fait d’exercer la force. Faire acte de violence : exercer sa force, mais dans quel but ? A-t-on seulement le droit de le faire ? Qui est légitime à le faire ?
L’idéal de l’État Républicain « démocratique » repose sur la fiction d’un pouvoir « non violent », en ce qu’il n’a pas besoin d’exercer sa force car il serait assis sur le consentement exprimé par l’élection représentative. C’est évidemment une fiction, et même une mythologie. L’État Républicain est historiquement, nécessairement violent, et ce dès sa naissance, pour la simple raison qu’il doit faire face à des forces adverses. L’État Républicain est violent pour sa propre survie. En tant qu’institution
Violence : légitime ou non, « selon que vous soyez… de pouvoir autonome à prétention hégémonique, il se défend violemment contre tout ce qui le menace : c’est l’exécution du Roi, mais c’est aussi le massacre du Champ de Mars. C’est l’armée Rouge face à la contre-révolution Blanche, mais c’est aussi le meurtre des marins de Krondstadt. La mythe de la République non-violente ne tient pas : quelques minutes de lecture suffisent à le dissiper.
Mais voilà, le fantôme de Max Weber nous hante toujours : « l’État » – en l’espèce la République, qui en est la forme représentative et bourgeoise – « revendique le monopole de la violence légitime ». Je souligne deux fois : revendique. L’État ne possède pas naturellement le droit immanent d’exercer la force. Il le revendique, c’est-à-dire qu’il affirme qu’il le possède. Cette affirmation prend d’abord la forme de textes législatifs : le droit, la Constitution. Autant de manifestations de la figure mythique du « Contrat Social », cette fiction libérale d’un accord librement consenti entre égaux. En réalité, personne ne consent volontairement à la loi : elle s’impose à la naissance. La loi le dit en ces termes : « Nul n’est censé ignorer la loi ». Et pourtant, on ne fait que ça, et dans les deux sens du terme. On ignore de facto la loi, puisqu’elle ne nous est pas enseignée à égalité, mais aussi volontairement lorsque, la sachant, on choisit de ne pas la respecter ou de faire comme si elle n’existait pas : un excès de vitesse, un détournement de fonds public.
Face à cette double ignorance, elle-même l’expression d’un non-consentement préalable, ni libre ni enthousiaste, l’État Républicain dont la loi est le squelette endo et exo – elle le fonde autant qu’elle le soutient – se dote d’organes dont le rôle est précisément de soutenir sa revendication : la police et, dans une moindre mesure peut-être, la justice, à ceci près que celle-ci est censée être égalitaire et indépendante. On sait ce qu’il en est réellement. La police est la manifestation d caractère violent de l’État Républicain. Comme les autres manifestation, elle met des corps dans l’espace dit « public » pour exercer sa revendication. A ceci près que ces forces/violences de l’ordre ont grosso modo toute latitude pour s’exercer. L’État Républicain ne peut pas, jamais, dénoncer honnêtement les bavures-excès-violences policières car il en a besoin pour survivre, et ce dès le départ. C’est que la République n’est pas démocratique. Athènes, Rome, Sparte sont des accaparements aristocratiques du pouvoir : le gouvernement des « meilleurs » des « élites », des « experts », ou de ceux qui pensent l’être. Tant qu’ils le peuvent, les aristoï fondent leur légitimité sur leurs « capacités », mais ce que dix ans de macronie nous auront apporté de nouveau, c’est que même une fois disqualifiés, ceux-ci refusent la règle implicite qui leur intime de partir. Elizabeth Borne, soudain nommée Ministre de l’Éducation Nationale : « Un ministre n’a pas besoin d’être expert sur ses sujets ». Pourquoi reste-t-elle alors ? Parce qu’elle possède la force, c’est à dire la violence, de rester. « Qu’ils viennent me chercher ! » s’écrie le lâche retranché derrière les murs de sa forteresse de police… et de lois. Intouchable.
L’État, en tant qu’institution, prend toujours les décisions qui lui semblent garantir sa pérennité et sa reproduction. Au sein même de l’institution, ses constituants prennent ces décisions comme mus par un « intérêt supérieur » qui ne l’est que parce qu’il est… le leur. Ces « décideurs », opérateurs de l’État dont ils ignorent les règles – double ignorance là : défaut de savoir et refus d’observance – agissent selon leur illusio, leur « intérêt au jeu » : c’est que leur persévérance est intimement liée à celle de l’institution. Il ne reste plus guère à droite que De Villepin pour affirmer croire encore à une transcendance des institutions républicaines : tous les autres n’agissent plus que selon leur intérêt personnel, prêts à tout pour se maintenir et se perpétuer.
C’est l’ethos fondamental de la troupe macroniste : aucune autre valeur ne fait loi que l’intérêt. Ni la croyance, ni l’idéologie, ni même les loyautés personnelles. Les dix années de pouvoir macroniste n’ont été que cela : la déplorable geste de transfuges (au sens de « traîtres ») agissant par désir d’en être (Dussopt), de célébrité (Schiappa) et désir nu du pouvoir (Macron himself)… c’est-à-dire de la force et de l’autorisation de l’exercer, désir de violenter librement (Benalla). Darmanin, Retailleau, Nunuez auront ainsi été de parfaits ministres de l’Intérieur : incarnations de la violence non pas légitime mais légitimée par le seul fait qu’il n’a pas de force opposée assez grande pour l’empêcher, métonymies de forces de police que l’on rejoint par désir de jouissance (Benalla, Sainte-Soline). Voilà ce que ces gens cherchent : à jour sans entrave. Je les imagine dans quinze ou vingt ans se dirent, à l’occasion d’une espèce de réunion d’alumni d’école de commerce : « C’était le bon temps. On en a bien profité ! »
Mais alors, que peut faire l’État quand d’autres que lui se prennent d’ignorer la loi, de faire fi de sa revendication et d’exercer eux-mêmes la force, que ce soit parce qu’ils ne reconnaissent pas la violence/loi comme légitime, ou parce qu’ils la trouvent insuffisante, voire contraire à leurs intérêts? La République, état de lois et de polices – de droit seulement tant qu’elle ne s’en trouve pas menacée – ne peut que réagir devant le fait accompli. Fort de son pouvoir symbolique, l’État qualifie – au sens de Friot : reconnaître et légitimer – ou disqualifie. Au bout de dix ans d’insulte, de mépris, de mutilations et de criminalisation de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une force adverse ou à une contre-revendication, l’État Républicain accompli enfin son destin anti-démocratique : l’Assemblée Nationale fait une minute de silence en l’honneur d’un militant d’extrême-droite, Royaliste, identitaire, néo-nazi, tout ça à la fois, carton plein. Force et violence de l’institution : il se trouve des députés de gauche pour se justifier de l’avoir respectée en disant qu’ils ne voulaient pas être « les seuls à s’y opposer ». La « représentation » nationale toute entière rend raison à un fasciste, et cela devient un « drame » national. Piteuse comédie. Dont on ne peut sortir que souillé. Et sur cela, le discours républicain de tout dépolitiser par la force même du récit déployé : par la personnalisation (le mort est un prénom) et par la dramatisation, en cousant de fil blanc un récit mélodramatique fondé non pas sur les forces en présence, mais sur des personnages. Tous les médias d’extrême-droite en chœur font ce qu’ils font toujours : ils (se) victimisent le pauvre angelot, tennisman, philosophe, très pieux (soudain, l’assiduité religieuse soudain devenue un caractère positif). Le plus triste, le plus révoltant, c’est sûrement de voir des représentants de gauche, même « radicale », rentrer dans le jeu de cette personnalisation dépolitisante en déplorant la perte de la vie d’un jeune homme et adressant, par humanisme naïf, leurs condoléances aux membres d’une famille qui, il y a force à parier, ne leur étendrait pas la même charité chrétienne.
Pourquoi ? Parce que, dépourvu de force, on essaie de se construire un surplomb moral, mais surtout par illusio républicain. Pour ne pas être les seuls à ne pas le faire. Pour ne pas être disqualifiée dans la course. Ce faisant, et en disant « nous n’avons rien à voir avec cela », ils reconnaissent et valident la définition de la violence édictée par l’État, quand bien même celle-ci est désormais très simple et très claire : les nazis ont le droit de tuer, mais on n’a pas le droit de tuer les nazis, qui satureront désormais l’espace public sous la protection de la violence légitime. Autrement dit, l’État Républicain légitime la violence des nazis comme celle de la police – on peut s’amuser à jouer aux sept différences… – et ceux-ci peuvent désormais ignorer la loi, de toute leur force et en toute impunité.
Un nazi est mort. On n’est pas obligé de s’en réjouir. On n’est pas non plus forcé de verser des larmes. On peut constater froidement de quelle situation c’est le signe : d’un combat à mort pour lequel nous nous lions nous-même les mains derrière le dos pour plaire à l’arbitre, tandis que celui-ci tend un pied de biche à l’adversaire. Face à cela, nous devons opposer notre propre définition de la violence, définition non pas seulement morale mais politique. Nous devons revendiquer la violence anti-fasciste comme légitime car elle est un acte de défense contre la mort. Faut-il donc rester les bras croisés devant des gens qui nous tuent, par surplomb moral ? Antifa, « black-blocks », Soulèvements de la Terre, toutes celles et ceux qui ont le courage d’engager leur intégrité physique au nom de la lutte pour davantage d’égalité, d’émancipation et pour la préservation des conditions de possibilité de la vie humaine sur Terre doivent, au contraire, recevoir toute notre admiration et notre soutien matériel. La non-violence de principe n’a jamais eu raison de la force déterminée, surtout pas face à un État prêt à tout pour satisfaire ses intéressés et que ne retient plus aucune forme d’autorité éthique. Si on ne peut exiger de personne qu’iel assume et fasse sienne la violence d’autrui, même ceux avec qui iel partage une cause politique, nous devons cependant le dire avec fermeté : la violence anti-fasciste est toujours légitime, en tout circonstance, en tout temps, en tout lieu.
Sauf, bien sûr, à considérer que, du fascisme, on s’accommode très bien. On rappellera utilement à ceux qui lui tiennent la porte ouverte le cas de Kurt von Schleicher, Chancelier du Reich jusqu’en 1932, qui manœuvra pour partager le pouvoir avec les nazis dans l’espoir de servir ses propres intérêts. Mis à l’écart du pouvoir dès 1933, von Schleicher fut assassiné avec sa femme par la SS, le 30 juin 1934 à 10h30. « Dommage » écrit Goebbels dans son journal « mais c’était inévitable. »