“Disparaître, c’est réussir”

“Disparaître, c’est réussir”

Je suis présent sur Internet depuis qu’une connexion ADSL est arrivée dans la campagne où je vivais. C’était au milieu des années 2000 et j’avais onze ou douze ans.

Depuis cette date, j’ai tenu des blogs sur plusieurs plateformes, passant de l’une à l’autre avec le temps, au fil des modes et de mes centres d’intérêt. J’ai fréquenté des salons de chat, parlé à des centaines d’inconnus, la plupart du temps brièvement. J’ai passé des heures sur la messagerie instantanée qui en était le prolongement naturel, l’endroit où l’on parlait avec celles et ceux que l’on rencontrait sur Internet. J’ai fréquenté plusieurs forums. Adolescent, j’y ai publié mes premiers « vrais » écrits, une kyrielle d’assez mauvais poèmes et puis quelques fan-fictions Star Wars. Mes publications sont toujours en ligne. Ceux qui savent où chercher peuvent certainement trouver des tas de choses embarrassantes ou bien simplement gentiment ridicules, comme les ados savent faire.

Dès l’arrivée de la connexion haut-débit, Internet a été pour le jeune garçon que j’étais une échappatoire. Mieux, peut-être : une porte de sortie, une fenêtre vers un espace où des gens avaient les même goûts que moi, ressentaient comme moi, parlaient comme moi. Il n’est pas difficile de deviner que le collège n’a pas été la meilleure période de ma minorité. L’incompréhension était-elle qu’un camarade de classe osa m’affirmer qu’AC/DC, c’est nul. Je suis resté les bras ballants, tellement sidéré que je ne lui ai même pas mis mon baladeur CD dans la figure.

Sur Internet, non seulement on savait toute la valeur du hard rock australien, mais je découvrais mille autres groupes, des milliers d’autres chansons. J’ai téléchargé énormément. J’ai fouillé des sites remplis de bannières pornographiques débiles pour dénicher le lien, l’adresse Megaupload ou Rapidshare. L’essentiel de la culture que j’ai acquise à la fin de mon adolescence, hors l’école et la bibliothèque municipale, je la dois au téléchargement illégal. J’ai vu 2001, l’Odyssée de l’espace en divX, bourré d’artefacts de compression dégueulasses. Qu’importe : c’était cela ou ne pas voir 2001. Je me souviens aussi de Deezer avant qu’il n’appartienne à Orange, et de Grooveshark, et de tous ces sites que l’« offre légale » a engloutis. Sans eux, j’aurais raté beaucoup de choses.

En 2008, j’ai créé mon premier compte Facebook. Cela se faisait. C’était l’endroit où il fallait être. J’y ai retrouvé surtout mes camarades de classe et ma professeure d’anglais avec laquelle, moi et plusieurs camarades, menions une sacré compétition sur un jeu consistant à trouver des mots anglais. Elle gagnait, bien sûr. Je ne savais pas encore que le monde venait de se resserrer. D’un seul coup, Internet n’était plus seulement l’évasion. C’était aussi devenu une extension de mon cercle social immédiat. Sur MSN, je retrouvais de moins en moins d’inconnus et de plus en plus de garçons et filles du lycée. Doucement, sans que je m’en rende compte, ce n’était plus qu’un « moyen de garder le contact ». L’espace infini s’était transformé en ligne téléphonique.

Puis, vers mes vingt ans, je suis devenu sur Internet une figure relativement publique. À la publication d’Enfin la nuit, mon premier roman, mon nom est apparu. Soudain, des inconnus et des inconnues parlaient de moi. Jugeaient. Il y a eu des mots agréables et d’autres qui m’ont salement blessé. C’est le jeu. Si je ne voulais pas qu’on donne son avis, je n’avais qu’à pas publier. Soit. J’ai parlé alors à quelques amis de cette drôle de sensation : l’écriture, qui m’appartenait, paraissait m’échapper.

Pendant sept ans, je n’ai rien écrit de valable et donc rien publié. J’ai lu il y a peu un article de blog dont l’auteur pensait que j’avais abandonné l’écriture. Ce n’est pas tout à fait vrai, mais il y a de ça. J’ai fait autre chose.

Et puis, en 2017, à la publication de Bertram le baladin, mon compte Facebook s’est séparé en deux : une page dite « professionnelle » et une personnelle. J’ai aussi créé un compte Twitter. En 2018 ou 2019, devant l’étonnement d’une lectrice sur un salon qui s’étonnait que j’en ai pas, j’ai créé un compte Instagram. Tout cela dans le but, me disais-je, d’occuper le terrain. Je pensais, regardant les autres faire, que cela faisait partie du travail, de la communication à faire. J’ai parié qu’être actifs sur ces réseaux influencerait positivement la diffusion et les ventes de mes livres. Soyons honnête : je me suis trompé. Enfin la nuit, à l’époque, ne s’est pas trop mal vendu pour le premier texte d’un gamin de vingt ans, déposé en vrac sans y croire et « pour voir » chez l’éditeur le plus proche de chez moi. Bertram le baladin peut sans doute être qualifié de four, en grand format et en poche. Malboire a rencontré, au moins, un certain succès d’estime qui rejaillira peut-être sur les textes à venir.

Aucune des publications et des démarches que j’ai engagées sur les réseaux n’a eu d’influence sur le succès (ou l’échec) commercial de ces œuvres. Il y a plusieurs raisons à cela qui ont, je le pense, toutes à voir avec ma propre personne.

La première est évidente. Pour que ces outils aient quelque effet, il faut s’y consacrer et je n’ai ni le temps ni l’envie de le faire. Je m’y suis essayé, maladroitement, mais cette tentative de devenir mon propre attaché de presse a fait long feu.

La deuxième est d’ordre, disons, moral. Être sur les réseaux, c’est être mon propre publiciste, voire mon propre publicitaire, mais c’est surtout devenir moi-même marchandise. J’en ai souvent ri : je n’ai aucune capacité à me vendre. Ma compagne se moque allègrement de moi. J’échoue toujours à résumer succinctement mes livres. Les codes et conventions de cette communication, je les déchiffre, je les constate, je les analyse et pourtant, je ne peux pas les employer. D’autres y parviennent. Tant mieux pour eux et pour elles. Facebook, Twitter et les autres sont des espaces promotionnels avant tout. Malheureusement, je n’ai rien à vendre et mes prises de position publiques sont bien souvent contre-productives.

La troisième raison est plus personnelle. Être utilisateur de ces plate-formes, même passivement, comporte un poids psychologique important. Je m’énerve, je peste. Je jure de ne pas réagir, je réagis, je m’en veux. Je subis ce paradoxe : incapable de rester silencieux, je voudrais que les autres se taisent. Plusieurs fois, j’ai éprouvé de véritables colères suite à des échanges auxquels je n’avais pas raison de prendre part. Incapable d’y rester insensible, je dois me préserver des enthousiasmes que je ne partage pas comme des exaspérations que ne partage que trop.

Le jeu, donc, n’en vaut pas la chandelle.

Il y a quelques mois, pour des raisons similaires, j’ai désactivé mon compte Facebook personnel après près de dix ans. Le jour est maintenant venu de me débarrasser de ces pages « professionnelles » dont l’objectif a toujours été mal défini. J’ai cru quelque temps retrouver, sur Twitter notamment, un peu de l’ouverture et du foisonnement qui a tant compté pour moi. Je n’y ai en fait découvert que des sphères de consensus étanches dont la friction donne parfois naissance à des orages. Face à ce constat, une seule solution : cesser de jouer, ne plus se montrer, s’effacer. Disparaître.

Pour ce qui est de garder le contact, celles et ceux qui me sont proches ont mon numéro de téléphone. Il n’a pas changé depuis près de quinze ans. Pour ceux qui n’ont pas l’heur de me fréquenter in vivo, ce site reste actif et mis à jour. Je lis tous les courriels qui m’y sont adressés via le formulaire de contact. Un jour, peut-être, les évènements, salons et autres festivals reprendront et je serai heureux d’y boire une mousse avec chacun.

Si vous lisez ce texte et je ne vous connais pas personnellement, vous avez probablement acheté et/ou lu un de mes romans. Je vous en remercie et j’espère sincèrement qu’il vous a plu.

Le suivant sortira (normalement) en mars prochain. C’est peut-être de mes livres celui que je considère le plus réussi et je suis impatient d’en parler. Seulement, ce sera en personne. En « présentiel », comme dit l’époque.

D’ici là, au-revoir, à bientôt, adishatz, kenavo, agur, so long, farewell, auf wiedersehenn, good bye

Cet article a 4 commentaires

  1. XD

    Monsieur interroge Monsieur

    Monsieur pardonnez-moi
    de vous importuner
    quel bizarre chapeau
    vous avez sur la tête !

    -Monsieur vous vous trompez
    car je n’ai plus de tête
    comment voulez-vous donc
    que je porte un chapeau !

    -Et quel est cet habit
    dont vous êtes vêtu ?

    -Monsieur je le regrette
    mais je n’ai plus de corps
    et n’ayant plus de corps
    je ne mets plus d’habits

    -Pourtant lorsque je parle
    Monsieur vous répondez
    et cela m’encourage
    à vous interroger :
    Monsieur quels sont ces gens
    que je vois rassemblés
    et qui semblent attendre
    avant de s’avancer ?

    -Monsieur ce sont des arbres
    dans une plaine immense
    Ils ne peuvent bouger
    car ils sont attachés

    Monsieur Monsieur Monsieur
    au-dessus de nos têtes
    Quels sont ces yeux nombreux
    qui dans la nuit regardent ?

    -Monsieur ce sont des astres
    Ils tournent sur eux-même
    et ne regarde rien

    -Monsieur quels sont ces cris
    quelque part on dirait
    on dirait que l’on rit
    on dirait que l’on pleure
    on dirait que l’on souffre ?

    -Monsieur ce sont les dents
    les dents de l’océan
    qui mordent les rochers
    sans avoir soif ni faim
    et sans férocité

    -Monsieur quels sont ces actes
    ces mouvements de feux
    ces déplacements d’air
    ces déplacements d’astres
    roulements de tambour
    roulements de tonnerre
    on dirait des armées
    qui partent pour la guerre
    sans avoir d’ennemi ?

    -Monsieur c’est la matière
    qui s’enfante elle-même
    et se fait des enfants
    pour se faire la guerre

    -Monsieur soudain ceci
    soudain ceci m’étonne
    Il n’y a plus personne
    pourtant moi je vous parle
    et vous vous m’entendez
    puisque vous répondez !

    -Monsieur ce sont les choses
    qui ne voient ni entendent
    mais qui voudraient entendre
    et qui voudraient parler

    -Monsieur à travers tout
    quelles sont ces images
    tantôt en liberté
    et tantôt enfermées
    Cette énorme pensée
    Où des figures passent
    Où brillent des couleurs ?

    -Monsieur c’était l’espace
    et l’espace
    se meurt

    (Jean Tardieu)

  2. Camille LEBOULANGER

    Merci pour ça, camarade.

  3. Lionel Davoust

    Yepppp.
    Je ne peux que souscrire. Je pense résolument que l’art et a fortiori l’écriture se nourrit de silence et de temps. Les réseaux tels qu’ils sont conçus actuellement cherchent à bouffer l’un et l’autre.
    Content qu’on parvienne à la même conclusion là-dessus 🙂

  4. Camille LEBOULANGER

    “Je pense résolument que l’art et a fortiori l’écriture se nourrit de silence et de temps.”
    Et de semoule, apparemment !

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