L’Homme à la cervelle mécanique

L’Homme à la cervelle mécanique

Cet homme avait une cervelle mécanique. C’était une machine fabuleuse. Avec elle, il ne manquait jamais une pensée. Ses raisonnements étaient toujours absolument logiques. Ses conclusions étaient d’une exquise précision. Ne croyez pas cependant que cet homme était un être froid et sans émotion. La cervelle mécanique que son crâne abritait était si bien faite qu’il ressentait, comme vous et moi, de l’amour, de la joie, de la peur ou de la tristesse quand l’occasion s’en présentait. Cette machine sous son crâne était parfois l’objet de curiosité et il s’y prêtait bien volontiers. Il l’exhibait pour qui le lui demandait. Cet homme, que rien ne distinguait des autres hommes ou des autres femmes à l’exception de sa cervelle mécanique, vivait une vie tout à fait ordinaire ; si banale en fait qu’il n’y a rien à en dire.

Un jour, la cervelle mécanique tomba en panne.

L’homme en fut très surpris. Il était arrivé par le passé, bien sûr, que sa cervelle montrât quelque faiblesse. Cela arrive à toutes les machines, même les plus soigneusement entretenues (et sa cervelle était de celles-là). Non, jamais auparavant n’en avait-il entendu les dents grincer, les ressorts se bloquer, les aiguilles et les pignons cesser leur mouvement et leur cliquetis réguliers. L’homme était désemparé : plus moyen d’avoir la moindre pensée, la plus petite idée, le plus misérable trait d’esprit. Les mots mêmes lui manquaient.

Il consulta son médecin habituel qui lui posa les questions d’usage. Cela lui était-il déjà arrivé ? Non, jamais comme cela. Aucune panne d’ampleur à signaler ? Non. S’était-il bien rendu à tous les rendez-vous d’entretien annuel ? Absolument. Le médecin fronça les sourcils. S’était-il passé quelque chose ? Se souvenait-il d’un incident précis ayant précédé la panne ?

L’homme à la cervelle mécanique fit de son mieux pour fouiller dans sa mémoire, défaillante comme le reste. Il secoua la tête. Cela fit un petit tintement mécanique.

Le médecin eut un hoquet. Il y avait donc quelque chose de salement brisé là-dedans ! Il lui prescrivit divers médicaments avec lesquels graisser et lubrifier tout le mécanisme. Il l’incita également à consulter un spécialiste de sa connaissance.

L’homme à la cervelle mécanique suivit son conseil. Le cabinet du spécialiste était un endroit chaleureux. Il fit asseoir le patient dans un confortable fauteuil et, tout en lui posant des questions générales concernant sa vie banale, il actionna un levier. Le dossier se renversa. Le patient bascula en arrière. Avec des gestes calmes et précautionneux, le spécialiste ouvrit son crâne, dévoilant toute la mécanique cérébrale. Comme il se tenait derrière-lui, l’homme dont la tête était ouverte ne voyait rien des expressions de celui qui avait les mains dans sa cervelle. Il ne sentait qu’à peine ses mains passer sur les courroies et sur les roues crantées. Tout en manipulant sa cervelle, le spécialiste continuait ses questions. Se sentait-il heureux ? Était-il en bons termes avec sa famille ? Sa vie maritale le satisfait-elle ? Était-il heureux au travail ? Qu’aimait-il faire pendant ses loisirs ? Avait-il des passions ? L’homme à la cervelle mécanique répondait sans bien savoir ce que tout cela avait à voir avec sa panne. C’était un spécialiste, après tout. Il savait ce qu’il faisait.

Au bout d’une demi-heure, le spécialiste retira ses mains de la tête de son patient, referma délicatement son crâne. L’homme se retourna à moitié sur son séant.

« Alors, demanda-t-il, que se passe-t-il ? Avez-vous trouvé la panne ? Avez-vous trouvé sa cause ? »

Le spécialiste fit une grimace. Il ne répondit pas et lui proposa de prendre un autre rendez-vous la semaine suivante. Notre homme accepta, un peu étonné tout de même.

La semaine suivante, le spécialiste le fit asseoir rapidement et reprit ses manipulations là où il les avait laissés. Il continua à poser des questions à l’homme à la cervelle mécanique qui continua de répondre. De temps à autre, le spécialiste poussait un grognement surpris, ou satisfait. Il ponctuait ses trifouillages de « Oh ! » ou de « Ahah ! ». Cela dura comme cela une demi-heure encore. Puis, le spécialiste ordonna un autre rendez-vous pour la semaine encore suivante. Il avait des manières douces et calmes. À l’entendre, on aurait pu croire que c’était l’homme à la cervelle mécanique lui-même qui avait demandé à revenir.

Pendant ce temps, notre homme prenait consciencieusement le traitement que son médecin lui avait prescrit. Il y avait deux sortes de cachets. D’une part, les blancs ovales. Il fallait en prendre un, matin, midi et soir. D’autre part, les petits ronds jaune pâle. Ceux-là, il devait en laisser fondre deux sur sa langue au moment du coucher. Au bout de quinze jours, il sembla qu’ils faisaient effet. Quand il secouait la tête, il n’entendait plus de pièces cogner contre l’intérieur de son crâne. Les rouages ne paraissaient plus grincer. En vérité, ils semblaient même tourner plus vite et plus librement qu’auparavant, quand il allait bien. Ils tournaient trop vite même. L’homme avait consulté parce que ses pensées étaient grippées ; voilà qu’il n’arrivait plus à les suivre, voilà qu’elles s’envolaient hors d’atteinte. Il s’en ouvrit au médecin qui l’assura qu’il n’y avait rien là que de très normal, puisque l’effet voulu était atteint.

Une semaine plus tard, quand il fut une nouvelle fois installé dans le confortable fauteuil du spécialiste, alors que celui-ci s’apprêtait à lui ouvrir le crâne, l’homme n’y tint plus.

« Écoutez, dit-il, soyez raisonnable. Dites-moi au moins ce que vous cherchez là-dedans. Ma cervelle est-elle réellement en panne ? Y a-t-il quelque chose de brisé, de coincé dedans ? »

Le spécialiste, comme s’il n’avait pas entendu ses questions, souleva le dessus de son crâne à sa manière douce et habituelle. Il plongea la main dans la cervelle mécanique.

« Entendez-vous ce bruit ? demanda-t-il au patient.

— Non, je n’entends rien. »

Le spécialiste fit la grimace.

« Et là ? N’entendez-vous pas un long grincement, très douloureux, comme un cri déchirant ? »

L’homme à la cervelle mécanique n’entendait toujours rien.

« Et ici ? Ne sentez-vous pas le frottement de ce mécanisme grippé ? Ne percevez-vous pas que le mouvement de l’axe est empêché ? »

Non, définitivement, il ne sentait, ne percevait rien.

« Avez-vous des frères ou des sœurs ? » demanda le spécialiste, changeant de sujet brusquement.

L’homme répondit qu’il avait deux frères mais qu’il ne voyait pas ce que cela avait à voir. Il protesta :

« Si je ne sens rien, c’est que cela doit être réparé ! »

Le spécialiste lui adressa un sourire patient.

« Mon bon monsieur, les mécanismes de l’esprit humain ne sont pas si simples ! »

Puis, il reprit son exploration pendant une demi-heure exactement, comme s’il ne s’était rien passé.

Le spécialiste retira enfin la main de la tête de l’homme à la cervelle mécanique. Il s’éloigna en direction de son bureau pour noter la date et l’heure du prochain rendez-vous. Il n’avait fait qu’un pas quand l’homme à la cervelle mécanique sursauta.

« Attendez ! »

Le spécialiste se retourna, surpris.

« N’avez-vous pas entendu cela ? lui demanda notre homme. »

Le spécialiste sourit.

« Je vois au moins que votre sens de l’humour n’est pas enrayé. Bien. Très bien. »

Mais il ne plaisantait pas. Il avait entendu, très distinctement, un bruit familier : le tic-tac poussif et répétitif d’un mécanisme d’horlogerie déréglé.

Le spécialiste fit un nouveau pas vers son bureau. Un frisson glaça l’homme à la cervelle mécanique. Le bruit avait réapparu. Il émanait bel et bien du crâne du spécialiste.

Une fois dans la rue, l’angoisse de notre homme ne fit qu’augmenter quand il se rendit compte que le même bruit, le même cliquètement frêle et souffreteux, s’échappait de la tête de toutes celles et ceux qu’il croisait. Il ne trouvait aucune explication à cela et toutes ses tentatives ne faisaient qu’ajouter à son horreur.

Le soir venu, étendu au lit près de sa femme endormie de la tête de laquelle lui parvenait aussi ce terrible son, ce raclement de machine brisée qui tente malgré tout de fonctionner, une affreuse pensée vint à l’homme à la cervelle mécanique, dont tous les axes et tous les rouages tournaient sans bruit. Il n’avait pourtant pas pris ce soir-là les deux cachets jaune pâle. Cette pensée très claire et très nette, cette question qui l’empêcha de trouver le sommeil de toute la nuit, la voici :

« Et si ce n’était pas moi qui étais en panne mais, au contraire, le monde tout entier qui fonctionnait de travers ? »

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